Linda VANDEN BEMDEN, Eddy grandit, Quadrature, 2025, 86 p., 12 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 9782931080528
Dans la féérie du printemps, une femme trouve un tout jeune oisillon par terre et elle décide immédiatement de tout faire pour qu’il vive. Elle va déployer des trésors d’ingéniosité et de tendresse pour que les quatre grammes de ce petit corps nu aient la chaleur indispensable, puis faire des recherches sur la toile pour savoir comment le nourrir (ironie, souligne-t-elle, il faut des croquettes pour chat ramollies). Ce combat, mené heure par heure puis nuit et jour devient le centre de sa vie. Henry, qui vit sous le même toit, ne se fait aucune illusion et il prédit le pire. Parce que Henry aime prendre le contre-pied et qu’il veut toujours avoir le dernier mot, même si la suite lui donnera tort : l’oiselet se bat autant qu’elle, il remonte toujours la pente et il grandit de jour en jour. Tant et si bien qu’elle s’autorise à lui donner le prénom d’Eddy.
Le récit de cette épopée ailée nous est rendu en une succession de séquences brèves surmontées d’un titre. Le monde extérieur y fait incursion sous la forme d’extraits d’émissions de radio. Recettes de cuisine, billets de journalistes, de quoi rendre la vie délicieusement badine et contrebalancer les sentences d’Henry qui trouve toujours à redire. Jusqu’à ce que la quiétude soit rompue par un bulletin d’information annonçant la disparition dans un village proche d’un petit garçon de deux ans prénommé …. Eddy. L’oisillon nu se pare de plumes et grandit, Henry se prend au jeu de l’aventure tandis que les recherches sont menées pour retrouver l’enfant et rendues avec la ferveur débordante de pathos d’une chaîne radiophonique de proximité. De sorte que l’attention se déplace de l’oiseau vers l’enfant dont le sort reste incertain.
De ces deux intrigues parallèles puis croisées, où se côtoient la joie et le tragique, Linda Vanden Bemden fait un véritable feu d’artifice. D’une plume alerte, elle rend la force de la relation nouée avec l’oisillon tout en conviant l’impromptu : une voisine ayant entendu parler de la présence d’un certain Eddy dans la maison juge bon d’avertir la police qui débarque croyant trouver l’enfant, et les supputations sur l’identité de l’oiseau sont du plus haut comique. Jugez plutôt :
Rien de rien
L’oiseau s’appellera Eddy. Eddy Piaf. Je ris en dedans, pleinement satisfaite du jeu de mots.
Henry m’indique qu’il n’a jamais entendu que l’on ne prononçait pas le t dans Edith.
Henry est désespérant.
Eddy grandit. Il a cinq jours. Pas plus laid, mais pas plus beau non plus. Il me reconnaît et me suit du regard.
Je ne sais toujours pas qui il est. Il a la tête d’un vautour, mais il n’en a pas la carrure. Il ne sonne pas toutes les heures, ce n’est donc pas un coucou.
Linda Vanden Bemden s’est fait connaitre avec un roman, La reine, la loi, la liberté (Weyrich) et Les dimanches d’Angèle (Quadrature), un recueil de nouvelles aigres-douces sur l’univers d’une maison de repos. Avec Eddy grandit, elle nous ravit à nouveau par la densité de ce texte bref et inclassable qui fait la fête aux mots et à la vie. Un volume que l’on rangera sans hésiter sur l’étagère des lectures utiles contre la déprime.
Thierry Detienne