Soline de LAVELEYE, Par les baleines, Gallimard, 2025, 126 p., 16 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 9782073075352
Dans ce recueil poétique paru aux éditions Gallimard, Soline de Laveleye file la métaphore marine pour dire le corps métamorphique d’une femme et les lieux dans lesquels il s’inscrit – au point de s’y fondre. D’apparence plutôt classique, la langue de l’autrice se déploie au fil du recueil et emprunte d’étonnants détours.
les gestes nous voulons les
choisir
mille fois et plus
et nos ventres pareils
nos ruades nos couperets
les lancer les tirer
apprivoiser ces bêtes
elles remuent dans nos jambes
aucun plomb ne leste leurs élans les plus rauques
À travers quatre segments et une ronde, l’autrice convoque un imaginaire tout de textures et de sensations : un « pillage sensoriel » qui est la matière-même du souvenir, composant par petites touches le tableau d’une enfance, d’une adolescence, jusqu’à la maternité. En définitive : le portrait d’un corps évoluant avec – parfois contre – son milieu et les injonctions qui lui sont faites.
Voguant sur les flots de la prose comme du vers, Soline de Laveleye pose la mer en horizon : une liberté fondamentale à l’origine des mouvements intérieurs, comme une fin vers laquelle tendent tous les désirs.
Et le corps qui oscille
derviche ou bête de somme
autour de l’ossature
déploiera son étoffe
– étoiles, saisons, pour horizon l’extase
ou la disparition
Par les baleines est un bestiaire d’une grande densité, convoquant tous les règnes : animal (bien sûr), mais aussi végétal et minéral (« poisson, tige, rocher ») – une dimension lexicale à même de traduire la complexité de l’évolution sensible et sensuelle d’une femme. Mais cette diversité formelle (voire dispersion) traduit aussi la peur, fondamentale, de se perdre dans l’aventure, de ne plus savoir où commence, où termine son corps. La crainte de se dissoudre dans le paysage s’étire jusqu’à la révélation : lâcher-prise, comme la mer reflue, parce que l’éternel retour n’est pas un mythe et que tout appartient à un cycle.
Peut-on le déjouer ? Ne pas laisser le mur nous ronger, installer ses anneaux sa dentition entre le cœur et la peau entre moi et les autres entre l’autre et le ciel entre le coccyx et la naissance des ailes entre la gorge et la colère – for half a bird, what is the word
Comme le laisse entendre la particule qui ouvre le titre de chaque chapitre, « où » (où l’on va de l’enfance à la mer, où la mer reflue avant de remonter, où l’on cherche ses rives, où le large s’invite), la question du lieu est intrinsèquement liée à celle du sujet parlant. L’autrice trace les contours du corps en creux, s’attachant à esquisser les lieux, les paysages dans lesquels il s’inscrit : campagnes dont on voudrait retrouver l’odeur d’orage, villes-vertiges où défilent les visages. Car les lieux sont faits de celles et ceux qui les parcourent. Autant de territoires tels que perçus par le corps – le corps qui est aussi une langue. Aussi rencontre-t-on ici et là différents langages : l’arabe qui résiste, l’italien en boulette coincée dans le gosier. Les langues comme autant de territoires que l’écriture s’efforce d’arpenter.
La langue
comme territoire
saisons où remuer
ses couches innervées
sont réserves de fuel, vitalité fossile
pour qui viendra encore
épiphanie du nom des plantes, des bêtes et de la roche
la langue nourrit nos bords
qu’ils restent vivants – qu’ils restent poreux -
que se tisse l’envergure
et que monte
– un jour tout frais
dans les combes nouvelles –
la joie
Louise Van Brabant
Un extrait de Par les baleines
Extrait proposé par les éditions Gallimard