Juste la fin d’un monde – le nôtre

Un coup de cœur du Car­net

J.-H. ROSNY AINELa mort de la Terre, Post­face de Valérie Stiénon, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2025, 190 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–703‑6

rosny la mort de la terreUn jour, la Terre ne voulut plus des hommes. Ils croy­aient la pos­séder, avoir éten­du sur elle une dom­i­na­tion naturelle et éter­nelle. Ils ne prirent pas la mesure des cat­a­clysmes qui s’enchainaient – éva­po­ra­tion de l’atmosphère, séismes d’ampleurs inédites, sécher­esse crois­sante. Le sol avala les sources, les fleuves se tarirent, les océans dis­parurent – ne lais­sant que des val­lées à pic. Ils crurent que la tech­nique les sauverait. Ils furent réduits à de mai­gres trou­peaux recro­quevil­lés dans des enc­los autour des derniers filets d’eau suin­tant des ter­res arides.

Ce roman n’a pas été écrit à la lumière des rap­ports GIEC ou à la suite de la prise de con­science que devrait engen­dr­er la suc­ces­sion de phénomènes naturels extrêmes. Il a été pub­lié il y a plus de cent ans à une époque où le pro­grès s’imposait en nou­velle reli­gion et où la Terre n’était qu’une ressource assu­jet­tie aux besoins des hommes – l’esclave de leurs désirs infi­nis. Dans La mort de la Terre, J.-H. Ros­ny aîné pro­pose une dystopie dont l’actualité saute aux yeux des lecteurs d’aujourd’hui. L’écrivain prédit le tri­om­phe de l’ère atom­ique. Dis­posant de sources d’énergie en apparence inépuis­ables, les hommes crurent pou­voir s’affranchir de la nature et ne plus dépen­dre des con­tin­gences de l’environnement. Ce fan­tasme de toute-puis­sance ne fit que pré­cip­iter l’effondrement de leur civil­i­sa­tion, prédit, de longue date, par les savants. Leurs voix ne furent pour­tant pas enten­dues, car l’idée de la Fin n’existait pas dans l’imaginaire col­lec­tif. Lorsque la con­science de la grav­ité de la sit­u­a­tion s’imposa, les ten­ta­tives pour annuler les effets du cat­a­clysme, pour s’y adapter ou pour les retarder furent vaines. Le prob­a­ble devint l’inexorable.

Au début du réc­it, l’humanité est con­damnée à mourir de soif sur une planète dev­enue impro­pre à la vie. Plus qu’aux caus­es de cette sit­u­a­tion, Ros­ny s’intéresse aux con­séquences sociales, poli­tiques et psy­chologiques de l’imminence de l’extinction. Que se pro­duit-il lorsque la flèche du Temps fait retour et que chaque lende­main peut être le point final de l’Histoire ? Au temps de l’espérance a suc­cédé celui de la fatal­ité et les groupes humains ont évolué vers une dic­tature de la résig­na­tion.

Au milieu de cette déso­la­tion, un frère et une sœur incar­nent la vie qui, même dans la pire des extrémités, veut vivre mal­gré tout. La jeune fille s’appelle Ava, prénom dans lequel résonne la racine hébraïque de don­ner la vie. Une lignée d’hommes pour­rait-elle sor­tir d’elle et en faire la nou­velle Ève ? Son frère s’appelle Targ, prénom dont la sonorité fait pressen­tir une déter­mi­na­tion sans faille et qui évoque la racine du verbe « se tar­guer ». De quoi Targ peut-il se pré­val­oir ? Peut-être d’être le sauveur. Targ appa­rait comme une sorte de Moïse : un prophète de la non-résig­na­tion qui veut men­er ce qu’il reste de son peu­ple au tra­vers des déserts vers le lieu de la vie nou­velle en faisant jail­lir l’eau des rochers. Par cette quête, La mort de la Terre appa­rait comme le pen­dant de La guerre du Feu. Les deux réc­its se situent aux extrémités de l’histoire humaine et met­tent en scène des jeunes hommes chargés de trou­ver l’élément man­quant qui per­me­t­trait d’assurer la survie de leur com­mu­nauté. Aux orig­ines de l’humanité, Naoh doit ain­si ren­dre le feu aux Oul­hamrs tan­dis que Targ doit trou­ver l’eau pour les sur­vivants des Ter­res-Rouges. En récom­pense de leur héroïsme, tous deux espèrent recevoir la main d’une jeune fille. Cette quête s’accompagne, dans La mort de la Terre, de la reprise des étapes du par­cours ini­ti­a­tique. Targ émerge des failles de la Terre trans­fig­uré, por­teur d’une grande nou­velle : de l’eau existe encore. Pour la com­mu­nauté, il s’apparente à un dieu. Il est cepen­dant rede­venu, sim­ple­ment, un homme d’autrefois et tous, grâce à lui, sem­blent avoir pris à rebours la pente mil­lé­naire de la résig­na­tion. Le prénom de la jeune fille qu’il choisit comme com­pagne est sym­bol­ique puisqu’Érê sig­ni­fie « avant » en grec. Avec Targ, elle forme un cou­ple qui rêve d’ouvrir une ère nou­velle en forme de résur­rec­tion.

Cet espoir est de courte durée. Un nou­veau séisme fait se tarir la source mirac­uleuse. Alors que tous se lais­sent aller aux douceurs de l’euthanasie, Targ tente encore de sec­ouer le joug de la fatal­ité et part avec Érê, Ava et leurs enfants vers une oasis qui con­serve pour deux ans de réserves d’eau. Durant cet ultime sur­sis, la quête doit être recom­mencée. L’enclave est une arche per­due, non au milieu du déluge, mais des déserts. Targ la quitte chaque jour sur son pla­neur, pareil à l’oiseau lancé par Noé, dans l’espoir de ramen­er quelques gouttes qui sig­ni­fieraient l’espoir d’une renais­sance. Il com­prend alors que ce que les hommes ont appelé la fin du monde est juste la fin d’un monde – le leur. Le titre du livre se révèle inex­act. Ce n’est pas la Terre qui est morte, mais le temps de l’homme sur Terre qui est fini. Déjà, un nou­veau règne a com­mencé, celui des fer­ro­mag­né­taux.

L’ère humaine n’était donc pas l’aboutissement de l’évolution comme les hommes l’ont cru dans leur orgueil. Prophète des temps ultimes, Targ ne peut que con­tem­pler le passé et, dans un élan vision­naire, il saisit le sens de l’histoire dont il est le dernier mail­lon. Toutes les vies passent, se trans­for­ment ou s’arrêtent. Mais l’homme a entrainé sa fin et celle des autres vies avec lesquelles il partageait la planète. La Terre, lassée de cette hubris, n’a‑t-elle pas soudain décidé de se débar­rass­er de lui pour revenir à la pureté du minéral ?

Le style choisi par Ros­ny est à l’image de cet univers âpre et desséché. Loin du lyrisme et des phras­es foi­son­nantes de l’épopée des pre­miers temps, La mort de la Terre est un roman dense et dépouil­lé, com­posé de brefs chapitres et de phras­es lap­idaires. Il est de ces livres qui mar­quent longtemps les esprits et sus­ci­tent le ques­tion­nement. On ne saurait trop le recom­man­der aux enseignants qui cherchent des lec­tures fortes pour leurs class­es.

François-Xavier Lavenne

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