La littérature ou l’infini de la baleine blanche

Un coup de cœur du Carnet

Myriam WATTHEE-DELMOTTE, Indemne. Où va Moby-Dick ?, Actes Sud, 2025, 320 p., 23,50 € / ePub : 17,09 €, ISBN : 9782330206802

watthee delmotte indemne ou va moby dickInventer l’odyssée du chef-d’œuvre de Hermann Melville, Moby Dick, en s’appuyant sur une érudition virevoltante de vie, tel est le pari hautement gagné sous l’horizon duquel Indemne se tient. Chercheuse de renom, spécialisée dans les rapports entre la littérature et les arts de la fin du 19ème siècle, essayiste (Bauchau. Sous l’éclat de la sibylle ; Dépasser la mort. L’agir de la littérature…), Myriam Watthee-Delmotte nous plonge dans les eaux d’un premier roman éblouissant qui nous éclabousse par son intelligence et sa profondeur.

Porté par le choix d’un narrateur quasi omniscient, Ishmaël, seul rescapé du naufrage du Pequod, le récit est porté par une vision liminaire qui circule dans les fonds marins du texte : doubler les trajets océaniques de la baleine blanche Moby Dick poursuivie par la folie d’Ahab par la cartographie du livre de sa parution en 1851 à nos jours. Dans cette volonté de prolonger les pérégrinations géographiques dépeintes par Melville par le portulan historique du devenir de l’ouvrage dont on suit les vicissitudes, on peut voir l’équivalent romanesque du contrepoint musical. Au travers d’Ishmaël le témoin, au travers de la voix de celui qui est l’indemne — et non l’innocent ou l’intact — souligne l’autrice, les dix-sept chapitres interrogent la place de la littérature dans nos existences, ses sortilèges, les puissances, les affects qu’elle nous lègue. La question posée par Spinoza « que peut un corps ? » rebondit sous l’effet de la danse d’un roman-cachalot et s’incline dans « que peut un ouvrage ? Que peut Moby-Dick ? ».

« Où va la baleine blanche, où va le livre de H. M. qui la met en scène ? » forme une question bifide comme la queue, la nageoire caudale de certains cétacés. Davantage qu’un jeu de l’esprit, le sous-titre Où va Moby-Dick ? délivre un système d’échos (qui, peut-être, porte en filigrane les mystères de l’écholocation) entre les migrations du cachalot traqué par la démence monomaniaque d’Ahab et l’odyssée d’un ouvrage dont Myriam Watthee-Delmotte décrit les aventures qui lui sont advenues, la manière dont il est passé des mains de son créateur à celles de ses propriétaires successifs, dont il est perdu, retrouvé, traduit, illustré, volé, interprété. Au nombre des stases de la vie posthume du chef-d’œuvre légendaire, des êtres qui l’ont recueilli, à qui il a été échu, il y a une cohorte de passeurs inconnus ou célèbres allant de Jean Giono qui se lancera avec Lucien Jacques et Joan Smith dans l’entreprise titanesque de le traduire en française, de lui consacrer un essai au bédéiste Christophe Chabouté, de Yannick Haenel à Michel Wittock. Mis au rebut, oublié, négligé, incompris par les contemporains de Melville, mythifié par la suite… les heurs et malheurs du livre de H. M. que narre Ishmaël offrent le prisme sous lequel éclairer la composition inouïe d’un livre-monstre, d’un roman Léviathan qui insère au creux d’aventures maritimes exotiques un geyser métaphysique, un questionnement sur le sens de la vie, l’humain, sa place dans la nature, la quête de l’infini, le Bien et le Mal. Si, avec douceur et amour, Myriam Watthee-Delmotte ouvre le ventre du livre, veillant à ne pas ouvrir celui du cachalot blanc disparu à jamais dans les grands fonds, c’est aussi afin de produire un deuxième éclairage : les péripéties que le livre endure dressent le miroir des humains et des époques qui s’en emparent.

Roman-amphibie, fiction sur une fiction, Indemne sonde superbement les réceptions, les déboires, les résurrections d’un roman-monde dont, avec humour, la romancière décrit la cohabitation avec d’autres ouvrages alignés sur les rayonnages des bibliothèques.

C’est pourquoi, après l’arrivée de la traduction de Giono et de Pour saluer Melville, Lily place mon exemplaire, jusque-là voisin de manuels scolaires d’Edmond, auprès des livres de Jean [Giono], dont Naissance de l’Odyssée et aussi de l’Odyssée d’Homère. Cela me fait découvrir deux Ulysse qui diffèrent comme le feu et l’eau, avec un point commun cependant, qui est la roublardise. Et j’entreprends avec l’un et l’autre d’agréables échanges — entre anciens naufragés, on a des affinités naturelles. 

L’écriture n’est que fadaise si elle ne sauve pas les Baleines blanches, les Moby-Dick humains ou non-humains de leurs prédateurs, de leurs ennemis.  Tout témoin a besoin d’un témoin. Le mousse du Pequod a besoin du mousse d’un navire nommé Littérature. Myriam Watthee-Delmotte est ce mousse dont Hermann Melville n’a pas écrit la partition.

Véronique Bergen

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