Délivrance

Dominique MEESSEN, Tra­vers­er l’enfer, F dev­ille, 2025, 63 p., 9 € / ePub : 6,49 €, ISBN : 978–2‑8759–9197‑3

meessen traverser l'enferDeux hommes arpen­tent un sen­tier de grande ran­don­née en Corse. Des amis d’adolescence, le nar­ra­teur et Chris. Ils s’étaient per­dus de vue durant des décen­nies, ils se sont retrou­vés par hasard dans un aéro­port, se sont promis de se revoir… et ont tenu rapi­de­ment parole. Que cherchent-ils ? À s’immerger dans la nature pour le plaisir partagé ou l’oubli momen­tané de vies en pagaille, à guet­ter la flamme de l’Éternel retour, de l’amitié égarée, de la remise sur les rails du sens, de la con­nex­ion à l’autre, au monde ?

Tra­vers­er l’enfer com­mence au milieu des chèvres et des oiseaux. Pour un peu, on songerait à la comédie Les ran­don­neurs. Mais Dominique Meessen parsème la balade de nota­tions amères :

Je fai­sais du sur­place. Je ne pou­vais même pas pré­ten­dre que je me lais­sais aller avec le courant, je n’étais plus dans le courant. 

Thriller !

Dès la cinquième page, la ten­sion monte :

Tu vas touch­er une lib­erté qui te don­nera le ver­tige, tu per­dras le con­trôle, tu pren­dras peur et, crois-moi, tu seras con­tent de ren­tr­er chez toi. 

« Ver­tige », « peur » ? Des images du Délivrance de Boor­man apposent leur fil­igrane : la vio­lence la plus bru­tale peut jail­lir au détour d’une riv­ière, d’un bou­quet d’arbres.  Et de fait… Comme pour surim­primer la sen­sa­tion, un géant troue le néant végé­tal, « chauve et bar­bu », tatoué, les sour­cils ombrageux, des allures d’ogre. L’inconnu, après un grogne­ment de salu­ta­tion, sem­ble s’éloigner mais c’est comme s’il avait ouvert une boîte de Pan­dore. Et voici les deux amis ren­voyés à leur jeunesse, à l’occasion de leur ren­con­tre. Une brute épaisse, surnom­mée… « l’Ogre », avait voulu s’en pren­dre au nar­ra­teur mais Chris était inter­venu, l’avait sauvé :

Chris n’a pas oublié l’Ogre. Moi non plus. Je réalise que j’ai con­servé une dette. Je dois encore tra­vers­er l’enfer pour lui. 

La suite ? Un mélange d’introspection et d’aventures, bous­culé par l’irruption de divers sus­pens­es. Chris est-il le mail­lon fort ou faible du duo ? Que cache la relec­ture des passés pour l’un et l’autre ? Quel impact auront les ren­con­tres (le géant, deux jeunes ran­don­neuses) sur leurs tra­jec­toires d’escapade et de vies ?

Un récit sulfureux

Dominique Meessen a écrit un texte à la fois sim­ple et sur­prenant, qui fran­chit le seuil du tem­ple lit­téraire, déploy­ant un faux para­doxe : une langue sobre et dépouil­lée, coulée dans la nar­ra­tion la plus alerte, n’entrave en rien la dif­fu­sion du mys­tère et du trou­ble, une sophis­ti­ca­tion d’impressions et de réflex­ions. Le meilleur et le pire coulent en nous, à pro­por­tions divers­es, nos aspi­ra­tions sont con­tra­dic­toires, bien sou­vent, des actes nous échap­pent, ou des ten­ta­tions :

Je ne l’écoute plus. Une brusque envie de le pouss­er. Le voir tomber de tout son long dans la riv­ière

Conclusion ?

Avec son deux­ième ouvrage, Tra­vers­er l’enfer, Dominique Meessen nous promène sans temps mort entre lumière et ténèbres, dans un présent com­primé et comme sus­pendu entre les ombres du passé et les pos­si­bles de l’avenir. Jusqu’à la chute finale. Et la délivrance ?

Philippe Remy-Wilkin