Un coup de cœur du Carnet
Déborah V. BROSTEAUX, Les désirs guerriers de la modernité, Seuil, 2025, 224 p., 21,50 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 9782021591446
[…] l’Europe n’a jamais cessé d’être en guerre. […] Le rêve européen est moins un rêve de paix que la promesse d’une séparation : les peuples d’Europe n’auront plus à vivre la guerre, mais la guerre peut être menée au loin.
Déborah V. Brosteaux est chercheuse en philosophie et éditrice aux éditions Météores. En quatre chapitres richement documentés, Les désirs guerriers de la modernité interroge la distance qui sépare les Occidentaux (héritiers des guerres coloniales et néo-coloniales menées par ceux qui se sont définis comme modernes en se revendiquant simultanément du progrès et de la civilisation) des multiples guerres en cours « à l’autre bout du monde ». Ces guerres sont pourtant le fait des puissances occidentales impliquées plus ou moins directement dans la politique de ces états et dans l’économie guerrière (soutiens financiers, livraison d’armes, partenariats de diverses natures). Ainsi renforcée l’idée d’un « dehors barbare » étranger à notre civilisation de « grands innocents », la politique migratoire se durcit et la militarisation des frontières s’intensifie.
Nous sommes empêtrés dans des situations qui nous dépassent. C’est donc cet empêtrement qu’il faut penser, notre agentivité oui, mais une agentivité empêtrée.
Dans la continuité de la pensée de Simone Weil, Brosteaux soutient qu’une certaine agentivité est à l’œuvre dans cette opération de mise à distance – une agentivité qui permet de ne pas se sentir impliqué. L’objectif est donc de « réarticuler le monde de relations qui nous engage dans cette violence ». Cette démarche peut passer par la circulation d’images, par la déflagration que provoquent certaines d’entre elles. L’image de la guerre pénètre nos espaces privilégiés et fragilise les remparts érigés entre l’Europe (l’Occident) et les guerres qu’elle mène au loin. Mais cet effet de choc, s’il peut être à l’origine d’une indignation à échelle mondiale et de mobilisations citoyennes puissantes, n’en demeure pas moins éphémère. Il s’agit alors de mettre en place des stratégies de résistance contre la déliaison des espaces en pensant les modalités de pouvoir non pas en termes d’identification, mais en termes de sensibilité à ce qu’elles exercent sur nous, sur la manière dont elles nous mobilisent, recrutent, capturent. Ainsi conscients d’être pris nous pouvons penser ce qui se fait en notre nom, et penser notre implication « dans les laideurs que nous voulons combattre ». Si nous ne maitrisons pas les situations géopolitiques dans lesquelles s’embarquent les dirigeants de nos États, nous avons cependant à répondre de cette « absence de responsabilité » dans les guerres du dehors.
En reprochant aux autres d’être aveuglés par leur idéologie, on se place soi-même dans le rôle de la lucidité. Cette manière de se protéger peut rendre d’autant plus vulnérable, car elle implique de faire comme si on était simplement « au-dessus de tout cela ».
La posture de Brosteaux n’est pas celle du surplomb : plutôt que de disqualifier l’indifférence générale aux guerres du dehors et d’en faire une question de morale, l’autrice cherche à comprendre ses mécanismes et ce qui autorise (légitime) le surgissement de cette distance. Elle cherche à « prendre au sérieux les enthousiasmes » fabriqués par l’expérience guerrière – analysés à travers l’exemple du Faust de Goethe et des écrits de Ernst Jünger. Ce positionnement fait écho à celui de Klaus Theweleit, dont le livre La possibilité d’une vie non-fasciste a paru en 2024 aux éditions Météores dans la traduction de Christophe Luccese. Prendre au sérieux le désir de guerre et les désirs fascistes apparait comme une pierre d’achoppement à l’époque de la seconde guerre mondiale, car écarter le fait que le fascisme a été désiré (et l’est encore) rend inopérante toute possibilité de le contrer. C’est pourquoi Brosteaux, dans la lignée de Theweleit, passe par le regard de ceux qui trouvent belles « les pires altérations ». En s’interrogeant sur la fabrication de ces désirs, Brosteaux pose la question suivante : que faire de cet héritage, comment s’en déprendre ou le reprendre ? La réponse tient dans la fabrication d’autres désirs, d’autres héritages, à construire en collectif dans un état de vigilance continue.
Un désir perd de son pouvoir mobilisateur non pas parce qu’il a été suffisamment disqualifié mais parce que d’autres désirs trouvent leur chemin à travers nous et gagnent en puissance.
Avec une grande fluidité et une justesse rare, Les désirs guerriers de la modernité propose une analyse du fascisme passé pour comprendre celui d’aujourd’hui. Pour ne pas nous laisser faire par nos propres désirs, ne pas nous laisser capturer par la passivité dans laquelle nous enferme la saturation de nos environnements perceptifs, dans cette accélération continue qui transforme nos relations au monde.
Louise Van Brabant
Un extrait des Désirs guerriers de la modernité
Extrait proposé par Librel