Faire revenir Carême à sa langue maternelle

LÈS RÈLÎS NAMURWÈS, Maurice Carême en wallon. Poèmes francophones traduits en wallon, Tétras Lyre, coll. « De Wallonie », 2025, 182 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-72-4

Avec Maurice Carême en wallon, les Rèlîs Namurwès s’attaquent à l’art délicat de la traduction. C’est sur le plan de la forme que le pari est particulièrement audacieux, puisqu’il s’agit de s’acquitter d’une tâche hautement délicate : traduire sans trahir.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que Maurice Carême, grand poète belge d’expression française, était reconnu internationalement pour la simplicité apparente de ses textes, pour son gout de la ritournelle et de la clarté. Comme le rappelle l’avant-propos du livre, il importait beaucoup, à ses yeux, qu’une traduction, bien qu’elle ne puisse être une transposition exacte d’une langue à une autre, laisse entendre que les poèmes traduits ont été écrits avant tout en français – et par là même, respecter le génie originel du texte.

Par ailleurs, si ces aspects compliquent la démarche, les thématiques que Maurice Carême convoque généralement, et tout l’imaginaire autour de l’enfance, s’accordent assez bien au répertoire traditionnel des œuvres en langue wallonne. Beaucoup d’images, de métaphores, de personnages dessinés par Carême font écho à ce que l’on trouve chez bon nombre d’auteurs wallons. Maurice Carême lui-même, originaire de Wavre, avait baigné dans un environnement wallonophone durant toute son enfance. Le français n’était d’usage qu’à l’école et il a continué de converser en wallon avec ses parents jusqu’à leur décès.

Au jeu délicat de la transposition, les dix traducteurs s’en sont fort bien tirés : la plupart des textes respectent le mètre et la rime, en usant parfois de quelques pirouettes simples. Ainsi, l’absence du e muet dans la poésie wallonne, qui a certainement compliqué la traduction, ne s’aperçoit presque jamais. La musicalité des textes originels est bel et bien respectée. Mieux même, l’usage de la langue wallonne souligne combien Maurice Carême a été intrinsèquement influencé par la langue qui avait bercé son enfance. En voici un exemple, réalisé par Bernard Louis :

Li bîje

« Ça, c’èst dès mwatès fouyes »
S’apinse lès mwatès fouyes
Vèyant dès papilions
Èvoler d’on bouchon.

« Ça, c’èst dès papilions »,
S’apinse lès papilions
Vèyant dès mwatès fouyes
Bèrôler su l’ rimouye.

Mins l’ bîje, èle riyeut ;
Dèdja èle lès tchèsseut
Tortos èchone viè l’ mér.

[La bise // « Ce sont des feuilles mortes », / Disaient les feuilles mortes / Voyant des papillons / S’envoler d’un buisson. // « Ce sont des papillons », / Disaient les papillons / Voyant des feuilles mortes / Errer de porte en porte. // Mais la bise riait / Qui déjà les chassait / Ensemble vers la mer.]

Maurice Carême est depuis longtemps une valeur sûre pour les milieux scolaires. Ses textes parlent aux enfants. Ce recueil présente également le solide avantage d’offrir aux apprenants wallons de tous les âges et à leurs enseignants de nombreux textes à employer et à réemployer, à entendre et à faire entendre. C’est un matériel pédagogique simple, dont les Rèlîs Namurwès, réunis autour de Joëlle Spierkel, avaient déjà tiré un cahier pédagogique ludique et soigné en 2024. S’il fallait en faire la démonstration, l’exemple du texte ci-dessous, adapté par Anne-Marie François, y suffirait :

Li tchèt èt l’ solia

Li tchèt douve sès-ouys,
Li solia î mousse.
Li tchèt sére sès-ouys,
Li solia î d’meure.

Èt quand l’ nêt èst là,
Èt qui l’ tchèt s’ rèwîye,
Dji veu, dins l’ nwâreû,
Deûs bokèts d’ solia.

[Le chat et le soleil // Le chat ouvrit les yeux, / Le soleil y entra. / Le chat ferma les yeux / Le soleil y resta. // Voilà pourquoi, le soir, / Quand le chat se réveille, / J’aperçois dans le noir / Deux morceaux de soleil.]

On saluera la juxtaposition des versions française et wallonne, qui facilite tout d’abord l’accès à la langue wallonne pour les néophytes, mais qui permet également, par comparaison, de mieux comprendre le travail de traduction. On regrettera peut-être l’absence d’un glossaire ou de quelques notes explicatives quant aux démarches effectuées, aux difficultés rencontrées ou aux choix opérés par les traducteurs, qui aurait amené un complément d’information intéressant pour les philologues. Par ailleurs, la publication délibérée de plusieurs versions traduites des mêmes textes (Trwès caracoles par Anne-Marie François et par Jean Colot ; Li spirou èt l’ fouye par Joëlle Spierkel et Anne-Marie François, On direût par Anne-Marie François et Luc Collard, Li tchèt èt l’ solia par Bernard Louis et Anne-Marie François) aide à comprendre les choix opérés par chacun des traducteurs.

En conclusion, ce livre ne se lit pas tout à fait comme un recueil original : il fonctionne plutôt comme un miroir qui renvoie l’image de Maurice Carême ancré dans son terroir, qui donne à le lire sous un autre jour. Il fonctionne également comme une anthologie affective, un réservoir dans lequel puiser à l’envi. Nul doute que, dans la pléiade des traductions de Maurice Carême, celle-ci aurait eu une place de choix à ses yeux.

Baptiste Frankinet

Les versions françaises reproduites ici sont les poèmes originaux, également inclus dans le livre.

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