Hergé et Jacobs : duettistes et duellistes

Un coup de cœur du Car­net

Éric VERHOEST, Hergé / Jacobs. Du duo au duel. L’histoire d’une ami­tié créa­tive, Moulin­sart et Cast­er­man, 2025, 192 p., 29 €, ISBN : 9782203306516

verhoest herge jacobsHergé et Jacobs. Ces deux noms, ou plutôt ces deux pseu­do­nymes, ont une réso­nance sacrée au cœur et à l’esprit des fana­tiques de bande dess­inée. Nés à trois ans de dis­tance – le pre­mier en 1907, le sec­ond en 1904 –, ces deux con­tem­po­rains cap­i­taux ont fondé la gram­maire du genre en offrant aux généra­tions ultérieures un cadre créatif et nar­ratif qu’il s’agissait de rejeter ou d’adopter, en tout cas par rap­port auquel il était impos­si­ble de ne pas se situer.

Cha­cun a été analysé, pen­sé et biographié, copieuse­ment. Hergé, bien que le cadet du duo, con­serve la pre­mière place, en ter­mes de notoriété, mais aus­si parce qu’il a occupé le ter­rain dès jan­vi­er 1929, alors que Jacobs ne com­mencera sa car­rière de bédéaste qu’au seuil des années 1940. La pre­mière planche du Ray­on U paraitra en 1943 et la série des Blake et Mor­timer n’est réelle­ment lancée qu’en 1946. Mais les deux dessi­na­teurs se con­nais­sent depuis plus longtemps, et ce sont les tours et détours de cette rela­tion qu’Éric Ver­hoest parvient à retrac­er dans un ouvrage magis­tral que pub­lient con­join­te­ment les Édi­tions Moulin­sart et Cast­er­man.

Suiv­re la vie affec­tive d’un seul indi­vidu n’est pas tou­jours chose aisée, on sait d’ailleurs depuis Mal­raux quel « mis­érable petit tas de secrets » la com­pose sou­vent. Mais ten­ter de débrouiller une ami­tié entre deux hommes qui cul­ti­vaient à ce point la dis­cré­tion, quand ce n’est la pudeur, relève du tour de force. Au fil de chapitres brefs et suiv­ant une chronolo­gie ser­rée, Éric Ver­hoest est par­venu à restituer dans leur authen­tic­ité, leur force et leur com­plex­ité, les rap­ports à flux ten­dus des deux Maitres.

D’un côté donc, le pré­coce Hergé, bour­reau de tra­vail, tem­péra­ment inqui­et et intérieur, enclin même à la dépres­sion, mais non dénué de mal­ice (les anec­dotes sur son humour ravageur en attes­tent) et ani­mé par une énergie qui, dans sa prime pra­tique du dessin, lui fait par­fois priv­ilégi­er le mou­ve­ment au détri­ment du décor. De l’autre, le plus tardif Jacobs, d’abord engagé dans la voie du chant lyrique, extraver­ti et gai jusqu’au fan­tasque, mais dis­sim­u­lant un per­fec­tion­nisme exac­er­bé, un brin de ten­dances para­noïaques et un souci per­ma­nent de ses finances.

Ver­hoest résume en une ligne claire le rejail­lisse­ment de ces tem­péra­ments sur leur œuvre respec­tive, quand il évoque « la flu­id­ité nar­ra­tive d’Hergé et la théâ­tral­ité hyp­no­tique de Jacobs ». Car, au-delà des dif­férences per­son­nelles, c’est dans le style que se mar­que la dis­tinc­tion fon­da­men­tale entre eux. Quan­ti­ta­tive­ment, les aven­tures du reporter globe-trot­ter représen­tent le dou­ble de celles vécues par le duo mythique for­mé par l’officier au ser­vice de Sa Majesté Blake et le spé­cial­iste en physique nucléaire Mor­timer. Qual­i­ta­tive­ment, elles atteignent, sur des plans dif­férents, un con­fon­dant niveau de maes­tria.

Ils sont présen­tés l’un à l’autre par Jacques Van Melke­beke, au Théâtre des Galeries, en avril 1941, à l’occasion d’une représen­ta­tion de la pièce Tintin aux Indes. La sym­pa­thie est immé­di­ate, mais déjà une dif­férence de statut s’accuse. Si à l’époque Hergé est de longue date instal­lé et recon­nu, Jacobs vient de voir échouer ses espoirs de s’imposer comme bary­ton et est con­traint de se rabat­tre sur son deux­ième tal­ent, l’illustration. Œuvrant notam­ment dans les pages du jour­nal pour la jeunesse Bra­vo !, il se taille une image de « Dubout belge ».

La date du lun­di 9 févri­er 1942 restera un tour­nant dans sa vie. Hergé l’invite cour­toise­ment dans sa demeure cos­sue de l’avenue Delleur. Il lui par­le col­ori­sa­tion et lui offre, au moment de son départ, des pinceaux qu’il avait lui-même reçus en cadeau de son ami chi­nois Tchang ! Jacobs n’a peut-être pas d’emblée saisi la puis­sance sym­bol­ique de ce geste. Tou­jours est-il qu’à l’heure où Cast­er­man impose, pour d’évidentes raisons de mod­erni­sa­tion et de suc­cès com­mer­cial, de met­tre en couleur les aven­tures de Tintin, cette démarche a valeur d’engagement. Si Hergé red­oute que l’apport en couleurs casse le dynamisme de son dessin épuré, il doit pour­tant se soumet­tre aux exi­gences édi­to­ri­ales et s’adapter désor­mais au tra­vail en stu­dio – ce qui après-guerre fera vrai­ment sa for­tune.

Tintin devient une entre­prise col­lec­tive, un peu à l’image de ces ate­liers de pein­ture renais­sants où les com­pé­tences se dis­tribuaient. Celles d’Alice Devos seront pré­cieuses pen­dant dix-huit mois, pour Le secret de la Licorne et Le tré­sor de Rack­ham le Rouge. Mais une grossesse empêche la pré­cieuse assis­tante de pour­suiv­re sa tâche. Hergé se tourne naturelle­ment vers Jacobs, dont il a appré­cié le remar­quable tra­vail dans Le ray­on U. Et le 1er jan­vi­er 1944, il entame sa col­lab­o­ra­tion régulière avec Hergé… L’aventure com­mence.

L’ouvrage de Ver­hoest pour­rait être éti­queté comme « beau livre », ne fût-ce que par la somp­tu­osité des illus­tra­tions qui le ponctuent : pho­tos d’époque, planch­es orig­i­nales, cou­ver­tures de mag­a­zines, cor­re­spon­dances, strips, cro­quis, lavis, affich­es… Mais une dif­férence majeure sub­siste : on ne feuil­lette pas ce livre pour son agré­ment visuel, on le dévore comme une pal­pi­tante « biogra­phie réciproque ».

Ver­hoest y a mené un tra­vail d’archiviste con­sid­érable, pro­duisant maints écrits inédits et doc­u­ments mécon­nus. Puis, en his­to­rien, il a con­jugué ce fonds à la masse d’albums et de jour­naux disponibles au pub­lic, les a resi­tués dans leur con­texte (et l’on sait comme celui de l’après-guerre fut dif­fi­cile pour Hergé). Enfin, et gageons que ce fut la part la plus déli­cate du tra­vail, il a sondé en écrivain les sen­ti­ments, les con­sciences des deux pro­tag­o­nistes de son réc­it, pour éclair­er sans jamais pré­ten­dre les inter­préter défini­tive­ment, les démarch­es, les moments de fusion par­faite comme de brouilles, jusqu’à la prise de dis­tance finale.

Du grand art, et je dirais même plus, du grand (Neu­vième) Art.

Frédéric Sae­nen