Le vertige de la trahison des images ou quand le pinceau se fait meurtrier

Philippe BRADFER, La fausse impos­ture, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2026, 227 p., 20 €, ISBN : 9782874899966

bradfer la fausse impostureDans l’univers des galeries d’art brux­el­lois­es, le mys­tère n’est pas qu’une fig­ure de style ; c’est un « hori­zon indé­pass­able ». Le nou­veau roman de Philippe Brad­fer, La fausse impos­ture, paru aux édi­tions Weyrich dans la col­lec­tion « Plumes du Coq », nous entraine dans un univers où la fron­tière entre le vrai et le faux se dis­sout comme une image de René Magritte. Un réc­it autour d’une ren­con­tre bru­tale entre le crime et la beauté, mêlant enquête poli­cière et quête intel­lectuelle.

L’histoire s’ouvre sur une décou­verte élec­trisante : un por­trait inédit de Lil­iane Blondeau, pré­ten­du­ment peint par Magritte, réap­pa­rait dans la galerie de Jean Darville. Pour authen­ti­fi­er ce « chef‑d’œuvre oublié », le galeriste fait appel à une experte habitée par les écrits de Scute­naire et la méth­ode des « affinités ». En par­al­lèle, la noirceur d’une enquête crim­inelle den­si­fie le tableau nar­ratif : la Cel­lule Athé­na, unité d’élite de la police judi­ci­aire spé­cial­isée dans le traf­ic d’art, mène l’enquête sur le meurtre sauvage d’un jeune pein­tre dont l’atelier a été incendié pour effac­er toute trace d’une vaste entre­prise de fal­si­fi­ca­tion.

Philippe Brad­fer met l’érudition au ser­vice du sus­pens, il déploie une esthé­tique hybride, joue du réal­isme, des codes du roman noir, et dépeint avec une flu­id­ité onirique. Son style est mar­qué par l’art de l’ekphrasis, les descrip­tions de tableaux tels que La femme cachée, Le retour de flamme ou L’assassin men­acé se font sésames et irriguent le réc­it. L’ancrage doc­u­men­taire balise l’imagination : on déam­bule dans Brux­elles, du parc Ten­bosch à l’avenue Louise, jusqu’au « silence feu­tré » des Archives et Musée de la Lit­téra­ture où se cachent les secrets de la cor­re­spon­dance de Magritte. L’auteur infuse à sa fic­tion un « souci de vraisem­blance » qui rend l’imposture d’autant plus trou­blante.

Dans une con­struc­tion poly­phonique, qui con­voque la rétro­spec­tive, donne voix à de nom­breux per­son­nages à tra­vers des audi­tions et des nar­ra­tions enchâssées, les actants prin­ci­paux s’éloignent des clichés arché­ty­paux pour s’imposer, pétris de doutes, avec pro­fondeur dans la trame nar­ra­tive. Le com­mis­saire Vil­lance, polici­er sen­si­ble, est han­té par le des­tin trag­ique de Ver­nay, ce « pein­tre fan­tôme » sac­ri­fié sur l’autel de la cupid­ité. Emma, quant à elle, incar­ne la pas­sion intel­lectuelle, capa­ble de décel­er une impos­ture au détour d’un poème de Baude­laire ou d’une let­tre oubliée. Enfin, l’ombre du faus­saire de génie plane sur tout le livre et nous inter­roge sur la fron­tière ténue entre le tal­ent pur et l’imposture.

La fausse impos­ture, une immer­sion fasci­nante dans le Brux­elles de l’art et du sur­réal­isme, une enquête réflex­ive qui réus­sit à « trans­muer le faux en vrai ».

Sarah Bearelle