La vie devant soi 

Nathalie STALMANS, Le retour des oies sauvages, Lamiroy, coll. “Opus”, 76 p., 10 €, ISBN : 978–2‑39081–075‑9

stalmans le retour des oies sauvagesLa men­tion « 1830Belgique2030 », au bas de la cou­ver­ture, inter­pelle. « Un label, qui pour­ra être apposé quelles que soient les col­lec­tions où se trou­ve le livre », pré­cise l’éditeur Lamiroy, qui songe déjà au bicen­te­naire nation­al. Si led­it ouvrage entre­tient une con­nex­ion avec l’histoire du pays. Quant à la col­lec­tion… Le retour des oies sauvages s’intègre dans les « Opus », des novel­las dont la longueur se situe entre la nou­velle et le roman. De belles plumes s’y sont déjà essayées, comme Alain Magerotte, Kate Milie, Luc Del­lisse, Ziska Larouge…

L’autrice

Si j’avais des ailes, un roman sur le séjour des sœurs Bron­të à Brux­elles, pub­lié par Genèse édi­tion en 2019, avait été une belle décou­verte. Pro­longée par D’or et de grenat, chez Sam­sa, qui se pen­chait sur le tré­sor de Childéric, puis par un beau recueil Bel­giques, chez Ker. Ces œuvres récentes ont con­forté Nathalie Stal­mans en valeur sûre de nos Let­tres. Et imposé un style fausse­ment para­dox­al : his­to­ri­enne, elle s’appuie sur des recherch­es fouil­lées ; con­teuse, elle ne s’embarrasse pas des béquilles du didac­tisme, n’en con­serve que l’essence, des balis­es, pour priv­ilégi­er la nar­ra­tion, les per­son­nages, l’émotion.

La page d’Histoire 

Le retour des oies sauvages s’inspire de faits mécon­nus. En automne 1944, les Améri­cains ont débar­qué et repoussent les Alle­mands. Après la Libéra­tion, Liège est pour­tant bom­bardée comme jamais (1269 morts, 78 000 maisons endom­magées), sa pop­u­la­tion vit l’enfer dans les sous-sols de la ville. Or ne voilà-t-il pas que s’organise une émi­gra­tion ? Les enfants lié­geois (plus d’un mil­li­er) seront accueil­lis à Brux­elles, mis à l’abri, nour­ris, éduqués.

Le récit

Sophie, une ado­les­cente dotée d’une éton­nante énergie vitale, nous racon­te sa vie, ses aven­tures, une époque, avec des mots sim­ples mais avisés. Pour­tant… Elle a arrêté l’école fort tôt :

Pour une fille, tu en sais assez, a dit ma mère quand j’ai eu douze ans. 

Pour­tant… Sa mère, qui l’a envoyée tra­vailler, n’exprime aucune ten­dresse à son égard :

Elle n’a jamais été bavarde mais ce silence-ci est dif­férent. Ce ne sont pas les mots qui man­quent : c’est l’envie de les pronon­cer.

Pourquoi cette mère ne descend-elle jamais se réfugi­er dans les caves durant les alertes, risquant sa vie et délais­sant sa fille ? Un mys­tère point :

(…) sans l’arrivée des Alliés, nous seri­ons tou­jours en guerre et l’Événement n’aurait pas eu lieu. 

En envoy­ant Sophie sur les routes de l’exil, sa mère veut-elle l’éloigner ou la sauver ?

Le réc­it va se fau­fil­er entre deux espaces et deux temps, qui for­meront les deux par­ties de la novel­la : Liège et Brux­elles.

Liège. La vie qui s’organise dans les caves, les morts, le rationnement et le marché noir, les jeux des enfants et les rival­ités des adultes.

Le trans­port. Dans des camions de l’armée améri­caine, dans la foulée de la Libéra­tion, de sa folie, de son euphorie.

Brux­elles. L’école tenue par des religieuses. La perte des repères :

Je me sens en équili­bre insta­ble, comme si le sol de la cap­i­tale était moins solide que ma terre natale et risquait de s’effriter sous mes pieds. 

Mais ensuite ? Le lieu de tous les pos­si­bles ou une sim­ple pause en trompe‑l’œil ?  Sophie peut se redéfinir. Elle dévo­rait les images d’un livre de pein­tures, et la voilà décidée à rat­trap­er son retard, réc­i­tant du Bel­lay ou Ver­haeren. Mais les démons du passé veil­lent. Sus­pense et émo­tion jusqu’à la dernière ligne !

Le quotient littéraire

Le retour des oies sauvages vient assén­er une sub­tile leçon d’écriture. Le fait lit­téraire ne nait pas d’une surenchère lex­i­cale, styl­is­tique ou intel­lectuelle, mais d’une charge poé­tique insin­uée au cœur de l’expression, comme si se dégageait une âme textuelle irré­ductible à l’analyse. Ce moment d’intensification artis­tique est mis en abyme à tra­vers le per­son­nage de Sophie : l’essence des êtres, des choses a peu à voir avec les apparences et peut aller à rebours des moyens, des con­di­tion­nements.

Et il y a la métapho­ri­sa­tion encore :

Les oies sauvages sont de retour. 

La Vie s’est absen­tée face à l’Horreur, mise en con­gé, mais elle revient, reprend, planant au-dessus des vicis­si­tudes de l’Histoire et du Mal. 

En conclusion

Dans Le retour des oies sauvages, Nathalie Stal­mans livre une ode à la sol­i­dar­ité et à la résilience, tein­tée de la piqûre de rap­pel d’un invari­ant : Liège sous les V1 sans pilote, c’est l’Ukraine sous les drones ; tous les peu­ples, tous les indi­vidus finiront tôt ou tard per­sé­cutés, frag­ilisés, en attente d’accueil et de sou­tien.

Philippe Remy-Wilkin

Nathalie Stalmans à la Foire du livre

Dédicaces : 
  • Same­di 28 mars 15h-16h – Stand 334 (Hall 3)
  • Dimanche 29 mars 15h-16h – Stand 334 (Hall 3)