
« C’est de la mauvaise musique puisque c’est de la musique classique ».
« La musique classique est une musique de zombie ».
Voilà l’avis bien tranché de Nina, 14 ans et toutes ses dents. Son papa s’appelle Louis et est un pianiste très célèbre, toujours parti partout jouer cette musique poussiéreuse. Et elle compte bien prouver à son père qu’il perd son temps et ne sert à rien. Il y a aussi Tante Plume, la sœur de Louis, musicologue de renom – et alcoologue patentée – qui va jouer les médiatrices entre le père et la fille. Tante Plume habite à Paris et les trajets en train effectués par Nina lui servent de sas de réflexion et de décompression, autre mode de médiation qu’elle aille chez Tante Plume ou qu’elle revienne à Bruxelles… où son père n’est généralement pas. Quant à sa mère, Nina ne l’a pour ainsi dire pas connue puisqu’elle est morte peu après sa naissance.
En fait, Nina en veut surtout à la musique de la priver de la présence de son père, même si elle se souvient des instants lumineux – bonheur et proximité partagés – autour de pièces à quatre mains qu’elle jouait avec lui.
Au fil des chapitres, nous entendrons les discussions, les réflexions, les récits et les arguments de ces trois personnages.
Il est beaucoup question de musique classique dans Le temps de Nina, on peut même soupçonner que la forme romanesque est un prétexte pour parler de musique… il y a de ça, incontestablement, mais pas que, quand même. Ainsi, différentes scènes du récit sont un prétexte pour aborder la question de la musique de fond, d’ambiance ou d’ascenseur, ou encore la musique en dictature, la musique et la politique… Les protagonistes y font assaut de bons mots et de pirouettes à fleuret moucheté, ce qui a un côté jubilatoire, mais parfois aussi fastidieux. Tout comme le ton didactique exprimant les pensées et les opinions des uns et des autres.
Par contre, pour le meilleur résumé du film Barry Lyndon, merci Pierre Solot.
Pour le meilleur décryptage de la musique de Chostakovitch : merci encore.
Pour le meilleur décodage de La Valse de Maurice Ravel, merci, merci !
On connait la passion de Pierre Solot pour le dépoussiérage et la transmission de l’amour de la musique. Ce serait donc une très bonne chose que ce livre trouve son public. Mais c’est précisément la difficulté de plaider en faveur de tout ce qui est en perte de vitesse : les amateurs convaincus auront du mal à accepter de se faire brutalement remonter les bretelles par une gamine de 14 ans – même si elle en a 15 à la fin du livre – qui les traite de vieux débris. Et ceux qui sont convaincus de l’inanité d’une musique vieille écoutée bêtement par des vieux, vont-ils entrer dans ce livre ?
Le temps de Nina pose aussi, outre la question de la transmission aux jeunes générations, un sujet fondamental : qui ou que vient-on écouter en allant au concert ? un compositeur ? une œuvre ? une œuvre déjà connue pour le plaisir rassurant du réconfort ? une œuvre inconnue pour le plaisir et l’aventure de la découverte ? un orchestre prestigieux ? une soliste confirmée ? Tante Plume explique une tendance actuelle : « [le concerto] est souvent le moment le plus spectaculaire, le plus héroïque. Le public aime les cabrioles ; il vient pour le sport autant que pour la musique ». Et quand le public se lève et hurle en couvrant les dernières notes de ses cris, est-ce que ce n’est pas la musique qui a perdu ?
Et à la fin, la musique va-t-elle réconcilier la fille à son père, ou pas ?
Marguerite Roman
P.S. : ne pas oublier d’écouter Didon et Enée de Purcell.
Ou bien de la musique de Charles Ives.
Ou alors, L’île des morts de Rachmaninov (cette horreur, dixit Nina).
Ou encore tant d’autres belles choses que le talent de conteur de Pierre Solot nous aura donné envie de découvrir…