Un coup de cœur du Carnet

Belgiques
Auteur : Jean-Marc Rigaux
Maison d’édition : Ker
Collection : Belgiques
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 280
Prix : 12 €
Livre numérique : 5,99 €
EAN : 9782875865175
Jean-Marc Rigaux fait partie de ces auteurs qui réalisent une belle carrière dans un tout autre domaine, viennent tardivement à l’édition mais s’y font rapidement une place appréciable. Après la nouvelle (des textes dans la revue Marginales ; trois recueils chez Murmure des soirs), l’auteur liégeois est passé au roman, nous offrant, avec son Kipjiru 49…195 l’un des meilleurs thrillers littéraires du 21e siècle francophone, avant de se réinventer avec L’Itoi, plus intimiste.
En répondant à la sollicitation des éditions Ker et en intégrant la collection « Belgiques », J.-M. Rigaux s’éloigne, pour un temps, de la (belle) enseigne laquelle il a toujours été fidèle et revient au genre de ses débuts. Pour nous surprendre !
Mon pays
La première des sept nouvelles du recueil réussit la gageure de nous dire la Belgique… en la quittant. Des cousinades projettent les Vangindertaelen de leur belle villa des bords du lac de Genval jusqu’aux States, au Wisconsin, là où, il y a près de deux siècles, s’est installée une communauté wallonne, chassée par la misère du temps. Choc des cultures. Mais la comédie de mœurs désopilante fait subtilement passer le lecteur dans une réflexion sur l’altérité. Nuancée. On se rate, on ne se comprend pas, on s’ennuie… avant qu’une émotion nouvelle (la découverte d’un paysage grandiose qui bascule de l’observation à l’immersion) ou un appel du passé (la tombe d’un ancêtre) n’élargissent la perspective, que s’insinue la nécessité de se confronter, de sortir de soi. Mais que restera-t-il de cette rencontre ?
Miel
Une rencontre, encore, qui oscille entre deux temporalités, comme la précédente oscillait entre deux espaces. Le narrateur (comme l’auteur) est un passionné de course à pied, de marathon, et il a un jour l’occasion de côtoyer les vieilles gloires de l’athlétisme belge, de pouvoir interroger longuement son idole de jeunesse Émile Puttemans, un recordman du monde devenu humble jardinier. Et ce dernier de lui faire des révélations qui le laissent insatisfait :
Sa foulée avait plusieurs longueurs d’avance sur ses mots, englués dans la glaise d’un potager qui ne fleurissait pas.
Le narrateur demeure incrédule… jusqu’à comprendre enfin Miel, beaucoup plus tard, quand il traverse la même situation. « Être ou ne pas être », ou ne plus être, « voilà la question ». À moins que ce que l’on a été, on puisse l’être à tout jamais ?
La fierté de valoir encore. D’ouvrir en soi l’écrin de velours et de voir briller l’éclat de cette vieille médaille sous la poussière des ans.
Rosebud
Dans un futur proche, où la Covid-42 frappe, une Première ministre belge revisite son passé, ses aspirations et connexions élimées. L’auteur en profite pour distiller ses saillies d’écrivain inventif :
Comme un sceau de tendresse approuvant le décret paternel.
Place du Triangle
Knokke et trois septuagénaires, des amies de circonstances, qui luttent contre les béances de leurs vies, s’accrochent à un lieu de perdition qu’elles imaginent de rédemption.
Bubu
Un employé du journal Le Soir s’est installé dans le quartier de Matongé, qui rassemble la plus grande communauté noire d’Europe, laissant Kinshasa venir jusqu’à lui. Il y vit solitaire mais heureux, jusqu’à ce qu’un incident domestique attire l’attention de plusieurs voisins, des protagonistes du drame du Rwanda. Voilà notre employé plongé dans une intense mise en abyme, d’une page d’histoire et de notre rapport à l’innocence, au savoir. Qui bouscule pour toujours ses habitudes et sa tranquillité.
Bijou !
L’envers de l’enfer
Surprise ! L’auteur nous place dans le sillage d’un éditeur idéaliste, dont la maison est en liquidation. Le lecteur pense plonger vers un tableau des affres du microcosme littéraire, quand une mystérieuse invitation dirige notre malheureux entrepreneur vers un château et… ? Une interrogation sur le sens des livres, son destin ?
Un micro-thriller aux accents fantastiques.
Rue Jonfosse
Un fait divers conduit le lecteur vers une interrogation existentielle. Le narrateur revient d’une soirée passée avec un ami à suivre un match de football. Il est hors monde quand il croise, dans une rue perdue, un homme en train de mourir. Il va tenter de le sauver, mais il ne maitrise pas les codes, il est trop lent, maladroit, inexpérimenté…
En conclusion ?
Jean-Marc Rigaux, dans son Belgiques, laisse dériver son imaginaire ou ses souvenirs à travers les décors belges, mais ses récits, fort variés, portés par une plume habitée, abandonnent le plus souvent nos rivages pour tendre vers le grand large de la condition humaine.
Philippe Remy-Wilkin