Écrire sur les camps aujourd’hui

Les camps de la mort ont été le fait mar­quant de l’histoire du XXe siè­cle. L’horreur absolue qu’ils représen­tent a fait dire à cer­tains que l’humanité est morte à Auschwitz. Ces dernières années, plusieurs livres revi­en­nent sur cette face som­bre de l’Histoire. Pourquoi en par­ler encore ? Qui par­le, alors que les derniers sur­vivants dis­parais­sent ? Com­ment en par­ler ? À ces trois ques­tions, les livres présen­tés ici appor­tent des répons­es essen­tielles.

Quand les sur­vivants des camps ren­trent au pays, ils éprou­vent qua­si unanime­ment le sen­ti­ment que ce qu’ils ont vécu est incom­mu­ni­ca­ble, parce qu’une telle hor­reur ne peut pas être exprimée en mots. Mais aus­si parce que per­son­ne n’est prêt à les écouter. Le sen­ti­ment général dans la pop­u­la­tion est qu’il faut oubli­er le passé et aller de l’avant. Alors les sur­vivants se sont tus. Cer­tains néan­moins ont estimé que tout cela ne pou­vait pas être oublié. Mais le fait de racon­ter n’était pas si sim­ple, de nom­breuses ques­tions se sont posées, et le débat fut par­fois assez vif.

Est-il légitime de par­ler de cette expéri­ence qui touche aux lim­ites de la vie ? D’autant plus que les sur­vivants qui peu­vent racon­ter sont en quelque sorte des priv­ilégiés. Par hasard, ils ont eu la chance de ne pas « touch­er le fond », ils ont réus­si à sur­vivre, mais n’était-ce pas au prix de n’avoir pas eu ou pas pu avoir le geste de com­pas­sion qui aurait pu sauver un autre ? Il est éton­nant de voir à quel point ceux qui témoignent se met­tent en cause et éprou­vent un sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité de n’en avoir peut-être pas fait assez pour les autres déportés. Et donc, si on n’a pas touché le fond, peut-on par­ler pour ceux qui l’ont touché et qui en sont morts ? Est-ce pos­si­ble de dire ce moment final où le corps et l’esprit n’en peu­vent plus de souf­frir ?

Est-il pos­si­ble d’exprimer en mots la prox­im­ité con­stante de la mort, la faim qui rend fou, les coups, les humil­i­a­tions qui anéan­tis­sent la per­son­nal­ité, mais aus­si la peur ? Les mots du quo­ti­di­en sont-ils à même de ren­dre compte de tout cela ? Char­lotte Del­bo, une déportée française, doutait que l’on puisse faire com­pren­dre ce que c’est vrai­ment la faim à quelqu’un qui dirait, « j’ai faim, il doit me rester une tablette de choco­lat dans mon sac ».

Com­ment écrire ? Dans un pre­mier temps, seul le témoignage brut, sans arti­fices lit­téraires, était con­sid­éré comme recev­able. Mais il est apparu que la « sim­ple énuméra­tion de faits, scrupuleuse­ment con­formes à la vérité » n’avait qu’un « pou­voir d’évocation impar­fait ». Élis­a­beth Will, déportée française au camp de Ravens­brück, pré­cise, dans un texte daté de 1947 : « C’est au romanci­er qu’il faudrait faire appel pour orchestr­er le sché­ma de tragédie, pour faire des coupes en pro­fondeur qui met­traient le lecteur, ne fût-ce que pour un instant, dans cette ambiance de fatigue, d’oppression et de crainte, dans ce jeu alterné de la las­si­tude, du dégoût et de l’attachement forcené à la vie. Le tableau serait peut-être plus dif­fus, mais aus­si plus véridique ; moins com­plet, mais telle­ment plus émou­vant. Seul un réc­it qui serait une œuvre d’art saurait restituer, dans son évo­ca­tion ramassée et poignante, ce que fut véri­ta­ble­ment notre exis­tence en enfer » (Cité dans Alain PARRAU, Écrire les camps, Belin, 1995). Et l’on pense alors à des textes comme ceux de Pri­mo Levi, qui dépassent le sim­ple inven­taire de l’horreur. Si on accepte que les réc­its revê­tent un car­ac­tère plus lit­téraire, la fic­tion, avec sa part d’invention et ses règles de drama­ti­sa­tion romanesque, est cepen­dant pro­scrite.

Une survivante

Par­mi les livres belges récents, His­toire de Bruna (Mur­mure des soirs, 2014) occupe une place à part. Marc Pir­let a ren­con­tré Bruna, fille d’immigrés polon­ais, qui, à seize ans, a été déportée à Ravens­brück puis à Bergen-Belsen. Elle y a con­nu des con­di­tions atro­ces et a survécu « par chance ». À la fin de sa vie, elle a voulu témoign­er des hor­reurs vécues dont elle n’avait jamais beau­coup par­lé. Pour elle, d’origine mod­este, peu sco­lar­isée, qui recher­chait quelqu’un qui puisse s’intéresser à elle et l’enten­dre, la col­lab­o­ra­tion avec l’écrivain lié­geois était une solu­tion inespérée. Marc Pir­let s’est longue­ment exprimé sur cette col­lab­o­ra­tion dans la pré­face de His­toire de Bruna et dans un livre paru après la mort de la déportée, Un jour comme un oiseau (Mur­mure des soirs, 2016).


Lire aus­si : notre recen­sion d’His­toire de Bruna


Le témoignage de Bruna, quoique tardif, reste très forte­ment mar­qué par ce qu’elle a vécu, ce qui rend son réc­it par moments extrême­ment vio­lent et dur à lire. Elle racon­te de façon dépouil­lée, en ter­mes crus, les aspects les plus ter­ri­bles de l’enfer des camps, dans un réc­it boulever­sant.

Elle voulait à toute force témoign­er, elle « voulait que l’on sache » ce qu’elle et ses codétenues avaient subi, pour ren­dre un dernier hom­mage à celles qui n’avaient pas survécu. Pour elle, l’oubli était insup­port­able ; il fal­lait qu’elle laisse une trace, et pas seule­ment ver­bale.

Bruna a été arrêtée par hasard, à la place de son père, mil­i­tant com­mu­niste polon­ais. Déportée très jeune, elle ne pos­sède pas les moyens d’interpréter ce qui lui arrive. Sa capac­ité à résis­ter est dès lors d’autant plus remar­quable. Les déportés poli­tiques pou­vaient trou­ver dans leur engage­ment une moti­va­tion à résis­ter, des grilles d’analyse et un entraîne­ment à l’action col­lec­tive. Bruna en était dépourvue. Par son car­ac­tère plus brut et en l’absence de réflex­ion sur les enjeux du sys­tème con­cen­tra­tionnaire, son témoignage axé sur la souf­france, tant la sienne que celle des autres, révèle une force éton­nante.

Marc Pir­let évoque à juste titre Jean Cay­rol qui affirme qu’il faut se deman­der ce que sont devenus « les témoins de cette orgie de sang », « com­ment on pou­vait les sauver, les ramen­er à n’être qu’eux-mêmes et non les sur­vivants effrayés d’une ago­nie sans fin. On n’en a pas fini de mourir des camps ». En sachant aus­si que c’est d’en par­ler, d’être écoutée qui sauve, peut-être. Sep­tante ans après son retour, Bruna souf­fre encore physique­ment mais surtout psy­chologique­ment. La ter­reur éprou­vée au quo­ti­di­en en dépor­ta­tion ne cesse pas vrai­ment à la Libéra­tion. Le livre est aus­si un superbe témoignage sur l’après-camp.

« Com­ment racon­ter ? » est une ques­tion que chaque sur­vivant s’est posée. Mais elle prend un car­ac­tère par­ti­c­uli­er dans le cas de Bruna. Il faut met­tre l’accent sur la qual­ité du tra­vail de Marc Pir­let qui s’explique sur son choix nar­ratif dans la pré­face. Il a opté pour un réc­it à la troisième per­son­ne, reprenant au plus près les pro­pos et les expres­sions de Bruna. La sim­plic­ité voulue du style sert par­faite­ment le car­ac­tère brut du réc­it de la vieille dame. Et l’écrivain traduit bien les sen­ti­ments et les réflex­ions de Bruna, ses inter­ro­ga­tions per­plex­es face au Mal et à la souf­france. Il a un sens de la for­mule, sim­ple et juste.

Un jour comme un oiseau est, avec beau­coup de finesse, la trace de cette ren­con­tre avec une vieille dame apparem­ment si ordi­naire, qui a boulever­sé sa vie.


Lire aus­si : notre recen­sion d’Un jour comme un oiseau


Les descendants

Les sur­vivants se sont tus. Parce qu’ils avaient le sen­ti­ment que c’était indi­ci­ble et parce qu’ils voulaient pro­téger leurs enfants. Mais les trous dans l’histoire famil­iale se sont fait insis­tants et ont incité, plus les petits-enfants que les enfants, à s’interroger sur ce qui était caché.

Pour les Juifs et les Tzi­ganes, le drame est col­lec­tif, des pans entiers de la par­en­tèle ou de la com­mu­nauté ayant été exter­minés. Le trau­ma­tisme est dou­ble : les descen­dants sont con­fron­tés à la dis­pari­tion d’une par­tie impor­tante de la famille, mais aus­si à la souf­france silen­cieuse du déporté sur­vivant.

Adolphe Nysenholc : les fantômes des camps

L’œuvre d’Adolphe Nysen­holc par­le peu des camps directe­ment ; il les décrit par l’impact qu’ils ont eu sur un enfant caché qui n’a jamais vu revenir ses par­ents. Dans Bubelè, l’enfant à l’ombre (L’Harmattan, 2007, rééd. « Espace Nord » 2013), le très jeune enfant est placé dans une famille belge qui le pro­tège. À la fin de la guerre, deux revenants des camps s’imposent à lui. Brekovitch a assisté à la mort du père, Salomon. Mais un doute s’installe : Brekovitch a‑t-il sec­ou­ru Salomon qui en remer­ciement lui aurait révélé les cachettes de ses économies ? Ou bien a‑t-il achevé Salomon après ses con­fi­dences ? Ce sont là deux aspects de la vie des camps que Nysen­holc met en par­al­lèle : la sol­i­dar­ité et la lutte pour la vie.

L’autre revenant est Abra­ham, le frère de Salomon, qui n’avait jamais vu l’enfant et avec lequel il ne peut pas par­ler. Abra­ham appa­raît dès lors comme le « témoin intem­pes­tif de la cat­a­stro­phe », présent à la place des par­ents. Et cela pose à l’enfant une ques­tion grave : si Abra­ham est revenu et non ses par­ents, est-ce parce que ceux-ci ont cessé de l’aimer ? En out­re, comme beau­coup de déportés, l’oncle tente de retrou­ver des élé­ments de sa vie d’avant la cat­a­stro­phe, alors que toute sa famille a dis­paru. Et l’enfant devient ain­si l’otage de la mémoire de son oncle. Finale­ment resur­git aus­si la ques­tion du judaïsme de l’enfant. Ses par­ents étaient de farouch­es laïcs, proches du par­ti com­mu­niste, tan­dis que l’oncle veut le réin­sér­er dans la tra­di­tion juive pra­ti­quante. Ce qui sus­cite chez l’enfant un con­flit de fidél­ités qui con­stitue l’argument du roman.

Plus âgé, l’enfant sera témoin des angoiss­es et de la peur de vivre d’anciens déportés proches de son oncle.

Dans la pièce Sur­vivre ou la mémoire blanche (L’Ambedui, 1995), Nysen­holc plaide pour la néces­sité de l’oubli, con­di­tion néces­saire pour faire son deuil et avancer. La mère du per­son­nage vient hanter son fils qui n’était pas avec elle dans la cham­bre à gaz. C’est ain­si qu’Auschwitz est présent de façon imag­i­naire dans les rêves du fils.

Alain Berenboom : l’autre vérité des camps

berenboom monsieur optimisteRégulière­ment dans son œuvre, Alain Beren­boom fait des allu­sions dis­crètes à son his­toire famil­iale. Il y revient longue­ment dans Mon­sieur Opti­miste (Genèse, 2013) qui, même si le livre est cen­tré sur la fig­ure du père, reprend le des­tin de toute la famille. Son père et sa mère ont échap­pé à la dépor­ta­tion en se cachant en Bel­gique, et même, pour le père, en par­tic­i­pant à la Résis­tance. Mais la famille polon­aise du père et litu­ani­enne de la mère ont dis­paru dans les camps, à l’exception de la grand-mère pater­nelle et d’une tante mater­nelle. Né en 1947, Alain Beren­boom a été tenu dans l’ignorance de ses orig­ines, ses par­ents niant leurs ascen­dances juive et est-européenne. Des années après la mort du père, l’auteur explore les archives famil­iales qu’il s’agit d’essayer de com­pren­dre (cer­taines let­tres sont en yid­dish des envi­rons de Varso­vie) et surtout d’interpréter. Il se prête donc à un long tra­vail d’élucidation au terme duquel sub­sis­tent néan­moins de nom­breuses zones d’ombre.

Beren­boom ne décrit pas les camps, qui sont un tabou dans sa famille. Ain­si, lorsque ses par­ents ren­dent vis­ite à un ami ancien déporté, le jeune Alain ne reçoit aucune expli­ca­tion à pro­pos du numéro tatoué sur l’avant-bras. De même, il ne con­naît rien de l’identité et de la per­son­nal­ité ni du sort de son grand-père. Ce n’est qu’en dépouil­lant les archives qu’il décou­vre l’existence d’une tante assas­s­inée, par laque­lle il est séduit. Les mem­bres « éva­porés » de la famille revi­en­nent comme des fan­tômes hanter la vie du père et par con­séquent celle de son fils. Pourquoi, alors qu’ils ne sont que trois et que les par­ents reçoivent peu, cette grande table dans la salle à manger ?

Se pose aus­si la ques­tion com­mune à tous les descen­dants, celle de la fil­i­a­tion et de l’héritage : « De qui ai-je hérité mes émo­tions, mes envies, mes peurs et mes aspi­ra­tions ? »

Suite à ce poids de silence, l’auteur spécule, non sans humour, sur la mort de son père. Celui-ci n’a‑t-il pas, tout compte fait, été assas­s­iné ? Bien sûr l’écrivain n’est pas dupe. Il est néan­moins sig­ni­fi­catif que quelqu’un d’aussi infor­mé que lui, et sous cou­vert d’humour, envis­age l’hypothèse d’une mort non naturelle qui serait due à ces choses non dites.

Cer­taines scènes réson­nent trag­ique­ment, même si elles sont décrites avec une pointe d’humour, comme cette réc­i­ta­tion du kad­dish sur la tombe du père, lui qui n’a pas eu l’occasion de le faire pour son pro­pre père, gazé.

Et, si com­mun chez les descen­dants, sur­git le sen­ti­ment du trop tard : « Et dire que la parole des témoins était à portée de voix. Mais je n’avais pas voulu les enten­dre. »

Mais l’indicible et les enjeux som­bres de la réal­ité, c’est dans une fic­tion qu’Alain Beren­boom les abor­de, un des épisodes de la série Van Loo, La for­tune Gut­mey­er (Genèse, 2015).


Lire aus­si : notre recen­sion de La for­tune Gut­mey­er


Van Loo, en Israël, ren­con­tre Levine, fan­tôme rescapé des camps. Le ton ici se fait grave : « Ses yeux noirs pro­fondé­ment enfon­cés dans leur orbite, reflé­taient le trou noir dont il s’était échap­pé, mais où il avait lais­sé son âme. » Il était affec­té à « l’équipe chargée d’enfourner les cadavres » ; « avec pour seul espoir d’être désigné à nou­veau le lende­main pour effectuer le boulot, seule garantie d’une autre journée de survie ». Levine porte en out­re un ter­ri­ble secret, celui de n’avoir pas été assez courageux dans la défense des Juifs internés comme lui, d’avoir priv­ilégié sa survie. À sa libéra­tion, il s’est promis de regarder devant lui, de ne pas se retourn­er vers l’enfer, au risque de se sui­cider. Pour tous les sur­vivants qui ont émi­gré en Israël, le mot d’ordre était d’enterrer le passé.

Face à Levine, vic­time et non héros, le per­son­nage de Gut­mey­er est l’exemple de la face la plus som­bre : il dépouille les déportés rich­es, avant de les laiss­er aux nazis. Beren­boom se base sur une doc­u­men­ta­tion pré­cise, entre autres pour évo­quer la duperie et la mas­ca­rade de l’inspection de la Croix-Rouge dans le camp de Terezin.

Cette fic­tion est sig­ni­fica­tive d’une étape nou­velle : mon­tr­er que la Shoah recèle ses parts d’ombre. Au sein de la com­mu­nauté juive, des trahisons ont existé.

Par ce roman, Alain Beren­boom brise un tabou : il crée une fic­tion. Il invente le sys­tème de spo­li­a­tion qu’il attribue à Gut­mey­er. Mais il donne ain­si à com­pren­dre mieux qu’un témoignage la façon dont fonc­tion­nent l’organisation des camps et les rela­tions entre les déportés.

Nathalie Skowronek : les silences du grand-père

Au départ du pre­mier livre, Karen et moi (Arléa, 2011), il y a le mal-être de l’héroïne, un sen­ti­ment de n’être pas à sa place et de n’être pas assez digne d’être aimée. Ce sen­ti­ment repose sur l’histoire per­son­nelle de la nar­ra­trice, mais se fonde aus­si et surtout sur les silences dans l’histoire famil­iale, essen­tielle­ment autour de la per­son­nal­ité de Max, le grand-père mater­nel. En trois romans, Nathalie Skowronek va inter­roger l’histoire tue ; elle com­plète sa démarche romanesque par un essai de réflex­ion sur l’évolution de la per­cep­tion de la Shoah, La Shoah de Mon­sieur Durand (Gal­li­mard, 2015).


Lire aus­si : notre recen­sion de La Shoah de Mon­sieur Durand


Au fil des deux pre­miers livres, Karen et moi et Max, en apparence (Arléa, 2013), le por­trait de Max se con­stru­it : il a été déporté dans un camp satel­lite d’Auschwitz pour y tra­vailler à la mine. Sa famille est exter­minée. Au retour du camp, il se mure dans le silence. Il épouse Rayele qui a réus­si à échap­per aux rafles, mais dont la famille a aus­si presque com­plète­ment dis­paru. Une fille naît. Mais assez vite, Max s’en va. Rayele et sa fille restent seules. Encore jeune ado­les­cente, la nar­ra­trice, sa petite-fille surnom­mée Épin­glette, est mar­quée par le numéro tatoué sur l’avant-bras de son grand-père. Elle l’interroge : Max élude ses ques­tions, sauf une fois où il racon­te. Mais au pre­mier signe de las­si­tude de la jeune fille, il se tait et ne par­lera plus. Et la vie qu’il mène dans l’Allemagne de l’après-guerre est tout aus­si mys­térieuse.

Ce n’est que quinze ans après la mort de Max que la nar­ra­trice s’intéresse de nou­veau à la Shoah et à ce qu’il a vécu, à par­tir du fait qu’elle a oublié le numéro tatoué, la « seule trace vis­i­ble » de son pas­sage dans les camps. Elle mène alors une triple enquête. Elle lit quan­tité de livres sur la Shoah et sur les camps, mais ce sont évidem­ment des « témoignages d’inconnus » ; ils lui per­me­t­tent cepen­dant de com­pren­dre déjà un cer­tain nom­bre de choses. Ensuite, elle plonge dans ses sou­venirs d’enfance avec Max, et cer­tains faits lui appa­rais­sent main­tenant sous un autre éclairage. Enfin, elle inter­roge autour d’elle, Fan­ny, la sœur de Max, enfant caché, et des cousines de Rayele. Elle hésite cepen­dant à inter­roger sa pro­pre mère, de crainte de raviv­er ses souf­frances. Ce qu’elle voit en Israël l’aide aus­si : les petits-enfants osent pos­er des ques­tions et, pour cer­tains, entre­pren­nent de racon­ter. Et leurs grands-par­ents sur­vivants répon­dent sans avoir le souci de les pro­téger, comme ils l’ont fait avec leurs enfants pour leur éviter l’horreur de ce qu’ils auraient eu à leur dire. Comme dis­ait Max, « ce que l’on ne sait pas ne fait pas de mal ».


Lire aus­si : Nathalie Skowronek, une iden­tité à tra­vers les con­flits (C.I. 199)


Mais il se trompe. C’est l’inverse qui se pro­duit : les jeunes enfants de rescapés perçoivent très vite les failles dans l’apparente nor­mal­ité que veu­lent leur impos­er leurs par­ents. Les nuits de ceux-ci sont peu­plées de cauchemars et on les entend crier dans leur som­meil ; et ils sont vic­times de pho­bies divers­es. Mais sur tout cela pèsent des « ordres silen­cieux », les plus pesants, le prin­ci­pal étant on ne se retourne pas, on ne regarde pas vers l’arrière. C’est la sit­u­a­tion ter­ri­ble des rescapés : vouloir ou devoir vivre mais en oubliant, con­di­tion, croient-ils, pour que le passé n’entrave pas l’avenir.

Par un proces­sus de déplace­ment, les enfants, comme la fille de Rayele, se sen­tent alors respon­s­ables des souf­frances des par­ents et dévelop­pent une cul­pa­bil­ité dif­fuse. Le cat­a­logue des pho­bies de la fille dev­enue adulte est impres­sion­nant. Mais là encore, on ne par­le pas, la dépres­sion de la mère reste non dite. Un autre silence s’installe, le trau­ma­tisme « glisse » ain­si de généra­tion en généra­tion. C’est au tour de la petite-fille, la nar­ra­trice, de se sen­tir coupable.

Si les sur­vivants se met­tent par­fois à par­ler à leurs petits-enfants, c’est parce qu’entretemps des choses se sont dites et ont pu être enten­dues, par exem­ple lors du procès d’Eichmann à Jérusalem. Ou le fait qu’Élie Wiesel, auteur de La nuit, a été couron­né par le Prix Nobel de lit­téra­ture.

La petite-fille de Max veut ren­dre les choses claires : « je m’étais don­né la tâche d’organiser le chaos dont j’étais l’héritière ». La par­en­tèle par­le enfin, ramène des sou­venirs, donne des détails, et une his­toire se con­stru­it, même lacu­naire.

La vérité qu’Épinglette décou­vre est ter­ri­ble, mais en même temps si com­mune. Les mots de Max à pro­pos du camp restent très pudiques : « ce n’était pas facile ». C’est par d’autres et par les livres qu’elle apprend com­bi­en était ter­ri­ble la vie et com­ment les morts s’accumulaient. Pour Max, le pire durant le voy­age en wag­on plom­bé était de ne pas savoir ce qu’était dev­enue sa pre­mière femme.

Épin­glette se pose alors pour elle-même la ques­tion que se sont for­mulée tous ceux qui un jour ont eu la volon­té de racon­ter : pourquoi par­ler alors que tout a déjà été dit tant de fois ? Au cours de ses recherch­es, elle com­prend cepen­dant à quel point chaque expéri­ence est unique, alors même qu’elle est ter­ri­ble­ment com­mune. Renou­vel­er le réc­it de ces expéri­ences, c’est lut­ter con­tre l’anonymat et la destruc­tion de l’identité des déportés lorsqu’ils entraient dans un camp.

Comme beau­coup d’autres petits-enfants, la nar­ra­trice éprou­ve le sen­ti­ment du trop tard. Les rescapés meurent et beau­coup de ques­tions n’auront pas de réponse. Mais elle a dû tenir compte qu’il fal­lait atten­dre que chez les déportés la parole se fraie un chemin.

Dans son essai La Shoah de Mon­sieur Durand, Nathalie Skowronek met en per­spec­tive l’évolution du dis­cours sur la Shoah. Si au silence de l’immédiat après-guerre a suc­cédé une attente de réc­its, ceux-ci devaient répon­dre à deux con­di­tions très strictes. Il était inter­dit de faire une fic­tion et celui qui écrivait devait avoir un lien légitime avec les camps, être, par exem­ple, le descen­dant d’un déporté. Mais aujourd’hui ces con­di­tions ont ten­dance à dis­paraître. Une qua­trième généra­tion n’est-elle pas en train d’imposer « une Shoah désacral­isée, dupliquée, fic­tion­nal­isée, mon­di­al­isée, anal­o­gisée » ? Et en même temps, aujourd’hui, qui par­mi les Juifs peut faire abstrac­tion des ces fan­tômes qui les précè­dent ?

Deux faits se con­joignent pour Épin­glette. En Israël, des petits-enfants, peut-être ceux « plus enclins à la cul­pa­bil­ité que d’autres », se font tatouer le matricule de déporté de leur aïeul, pour que le sou­venir ne s’efface pas. Presque en même temps, la nar­ra­trice retrou­ve par hasard, dans un car­net où elle l’avait noté quand elle était ado­les­cente, le matricule de Max. À ce moment, elle affirme avoir enfin trou­vé sa place et avoir sol­dé les comptes de sa famille. Il y a là une forme de réso­lu­tion, car un lien s’est mis à faire sens. Alors qu’elle se posait la ques­tion, elle décide de ne pas se faire tatouer parce qu’elle appre­nait « à détach­er les morts des vivants ».

Ce que Max révèle des camps est finale­ment com­mun aux autres sur­vivants, mais tout aus­si sin­istre. Dans cet univers en dehors du monde, il n’y a pas de « pourquoi ». Et on ne peut pas non plus com­pren­dre pourquoi on a survécu : la chance et le hasard sont sans doute les seules expli­ca­tions. Ce qui entraîne un ter­ri­ble sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité, d’avoir survécu à la place d’un autre.

Nathalie Skowronek reprend les ques­tions essen­tielles de la réal­ité et de la vérité à pro­pos des camps, qui ont été posées dès le retour des déportés et dès les pre­miers essais de prise de parole. Elle les actu­alise en ter­mes con­tem­po­rains, depuis son point de vue de descen­dante qui ne pour­ra jamais qu’accompagner les siens jusqu’à un cer­tain point. Dans ses livres, elle racon­te ce qu’elle décou­vre, tout en réfléchissant sans cesse sur la manière de racon­ter. Avec, au départ, l’interrogation sur l’imposture et la légitim­ité ; sur la néces­sité — exprimée avant elle en d’autres ter­mes — de tran­scen­der les his­toires privées ; sur le droit ou non de don­ner corps à son réc­it en lui accor­dant une part d’invention. La démarche lit­téraire de Nathalie Skowronek est ain­si dans la per­pétuelle recherche de sa jus­ti­fi­ca­tion. C’est pourquoi elle recon­naît in fine qu’elle racon­te moins pour Max que pour elle et sa famille.

Annick Walachniewicz : le père muet

Il ne por­tait pas de chandail (L’Arbre à paroles, 2018) est l’exemple du trau­ma­tisme vécu par un enfant de sur­vivant. Tobi­asz, le père de la nar­ra­trice, est polon­ais, mais pas juif. Comme Bruna, il est arrêté, à qua­torze ans, par hasard, parce que ses frères sont dans la Résis­tance, et est emmené dans un camp de tra­vail. Les cir­con­stances de son arrivée en Bel­gique après la guerre ne sont pas pré­cisées. Il s’y marie et se mure dans le silence. Il s’abrutit de tra­vail, inca­pable de par­ler, comme s’il en avait per­du la capac­ité dans les camps ; le poids de ses secrets pèse sur sa famille : sa femme, Mère, sa fille, la Petite, et le jeune frère, appelé Gran­frère.


Lire aus­si : notre recen­sion d’Il ne por­tait pas de chandail


Les raisons de son silence sont com­plex­es. D’abord, la dif­fi­culté qu’ont con­nue tous les déportés de faire com­pren­dre ce qu’ils ont vécu ; il ne fal­lait pas trou­bler les con­sciences et il fal­lait aller de l’avant, recon­stru­ire. Mais les raisons tien­nent aus­si à la sit­u­a­tion famil­iale par­ti­c­ulière : Mar­raine, en fait la tante de Mère, « our­dit le men­songe famil­ial ». Pour pro­téger les enfants (« La Petite n’a pas besoin de savoir ça ») ain­si que Mère, elle-même aban­don­née par sa pro­pre mère. Les rôles famil­i­aux sont per­tur­bés, ce qui fige d’autant plus la cir­cu­la­tion de la parole.

Le père fuit alors la mai­son : « Être ailleurs. Hors du cer­cle de l’intime. Pas de dan­ger. Pas de ques­tions. » Il veut se fon­dre dans la masse pour que l’on ne lise pas son passé.

Après la mort de Père, la Petite, main­tenant âgée d’une quar­an­taine d’années, développe un can­cer. Ce qui va lui faire com­pren­dre la néces­sité de racon­ter et d’élucider les choses tues. L’histoire factuelle de Père, qu’elle parvient à recon­stituer, com­porte des trous : « la vérité est en creux », « dans les frag­ments ». Elle lui est révélée par un neveu polon­ais de son père, qu’elle ne con­nait pas, qui est devenu « l’héritier de son silence ». Car la nar­ra­trice s’aperçoit que Tobi­asz s’inscrit dans une autre fidél­ité que celle à sa famille, où la parole n’est cette fois plus inter­dite : son neveu polon­ais et sa maîtresse, polon­aise elle aus­si. À eux, il a racon­té sa guerre. Entre autres cette ter­ri­ble révéla­tion sur un fait qui a ren­for­cé son silence : au camp, il était devenu « por­teur de secrets », mem­bre de l’équipe qui vide les cham­bres à gaz et rem­plit les fours cré­ma­toires. Ces por­teurs de secret n’ignorent pas que leurs jours sont comp­tés, parce qu’ils en savent trop, mais ils sont assurés de rester en vie quelques jours de plus, et d’avoir des rations de nour­ri­t­ure plus sub­stantielles.

Pour la nar­ra­trice, le pas­sage à l’écriture accom­pa­gne la guéri­son. Et dans ce proces­sus, elle va, plus ou moins con­sciem­ment, établir des par­al­lèles avec son père.

Les déportés, dépouil­lés de tout ce qui leur donne leur iden­tité, sont réduits à n’être que des numéros inter­change­ables et ne for­ment qu’un corps unique, indis­tinct : « chaque corps par­ticipe à une organ­i­sa­tion qui le dépasse ». À la piscine, qui est dans le roman un lieu priv­ilégié de prise de con­science, la nar­ra­trice éprou­ve que « son corps est éparpil­lé », qu’elle peut être « une tête sans corps » ; qu’elle est réduite aus­si à un numéro, celui inscrit sur le bracelet en caoutchouc indi­quant la cab­ine de bain. Et out­re, dans la cam­pagne polon­aise d’où vient Tobi­asz, « la terre con­tient des pier­res » qui grossis­sent et meur­tris­sent : « les hommes d’ici ont des pier­res dans le corps ». Tobi­asz va métaphorique­ment trans­met­tre ces pier­res, dev­enues pier­res de guerre, à la Petite, à défaut d’autres choses à trans­met­tre ; et celles-ci devi­en­nent l’expression imagée de son can­cer.

La nar­ra­trice se croy­ait mau­dite, mais la révéla­tion du secret sim­pli­fie sa vie ; elle donne aus­si sens à sa cul­pa­bil­ité dif­fuse et « cuisante ». Par le fait de se sou­venir, elle peut par­don­ner à son père le refus de dire et restau­r­er — au moins par­tielle­ment — les jalons du passé. Et faire le deuil d’une inno­cence per­due, quand elle pen­sait son père inde­struc­tible, « un homme qui n’avait pas con­nu la souf­france, la faim, la bar­barie, le men­songe ».

Gran­frère, bardé de ses cer­ti­tudes, ne ren­tre pas dans un tel proces­sus d’interrogation. Parce que dans les con­flits qu’il a eus avec Père, celui-ci ne lui a trans­mis que sa ter­reur de jeune enfant.

Le livre offre ain­si une illus­tra­tion de la ques­tion de l’héritage venu des généra­tions antérieures, alors que cette trans­mis­sion a été si pro­fondé­ment per­tur­bée par l’expérience du camp où toute forme d’humanité avait qua­si­ment dis­paru.

Quel fut le rôle de Mère ? Que savait-elle, elle qui a accom­pa­g­né trois fois Père à Auschwitz ? Car, c’est aus­si pour être « la main qui écrit pour elle [sa mère] » que la nar­ra­trice racon­te, « pour don­ner un sens à une vie lente­ment étouf­fée ».

Une ques­tion cen­trale est encore abor­dée : que dire, que décrire ? Le flou n’est-il pas néces­saire, car « con­naître la vérité serait insouten­able » ? La nar­ra­trice for­mule aus­si en d’autres ter­mes la ques­tion sou­vent débattue de la légitim­ité du savoir sur les camps. Qui est à même de vrai­ment com­pren­dre, car « tris­te­ment, il nous faut recon­naître la prox­im­ité pour mesur­er l’horreur » ?

Le livre con­dense divers­es prob­lé­ma­tiques récur­rentes que peu­vent vivre les descen­dants de déportés. Cela est fait dans une forme élaborée et com­plexe. Les chapitres « Piscine » racon­tent des moments de prise de con­science de la nar­ra­trice. Nag­er la sauve, en oppo­si­tion à son père qui n’a eu la vie sauve que parce qu’il ne savait pas nag­er. Les frag­ments de l’histoire famil­iale sont repris dans de brefs chapitres indi­quant des dates entre 1939 et 2016, dans un ordre non chronologique, suiv­ies de la men­tion Est ou Ouest. Ces frag­ments sont unifiés par un réseau com­plexe de thèmes, pas­sant d’une époque à l’autre, d’un per­son­nage à l’autre, tels que la pierre, les dents, l’eau, l’identité, les bottes, etc. Ils illus­trent con­crète­ment com­ment l’histoire du père pèse sur celle de sa fille, de façon par­fois métaphorique : « Père a ense­mencé le limon ten­dre de sa nou­velle-née avec ses pier­res de guerre ».

Jean Marc Turine : le camp des Tziganes

Jean Marc Turine n’est pas un descen­dant de déporté. La plu­part de ses romans décrivent le sort de vic­times de dif­férentes tragédies de l’Histoire. Dédié à une Tzi­gane hon­groise rescapée des camps, La Théo des fleuves (Esper­luète, 2017) racon­te la vie de Théodo­ra, Rom née à l’aube du XXe siè­cle quelque part le long du Danube. Déjà en butte à des per­sé­cu­tions quo­ti­di­ennes, la com­mu­nauté rom subit des vio­lences de plus en plus mar­quées, pour finir par être envoyée dans des camps d’extermination. En quelques pages, avec des mots sobres et dès lors d’autant plus forts, Jean Marc Turine résume les ter­ri­bles souf­frances endurées par ce peu­ple.


Lire aus­si : notre recen­sion de La Théo des fleuves


Aux atroc­ités subies dans les camps, s’ajoutent les per­sé­cu­tions à la sor­tie. Les com­mu­nautés sont décimées et la dis­crim­i­na­tion ne cesse pas, ren­dant la reprise d’une vie accept­able d’autant plus dif­fi­cile et aléa­toire. L’intérêt de La Théo des fleuves réside, entre autres, dans cette évo­ca­tion de l’après-camp.


Lire aus­si : Jean Marc Turine : Écrire, dit-il, en hom­mage, en colère, dans l’indig­na­tion (C.I. 199)


Ne pas en finir avec les camps

De ces réc­its de sur­vivants se détachent des traits récur­rents : le sen­ti­ment de l’innommable et le fait que le lan­gage courant n’est pas à même de décrire ce qui a été vu et vécu ; la ter­ri­ble dépos­ses­sion de soi, la perte de son iden­tité et la fusion dans un corps unique où tout est indis­tinct (les Alle­mands inter­di­s­aient de par­ler de corps, qu’il fal­lait appel­er mar­i­on­nettes ou shmat­tès, mot yid­dish pour loque, chif­fon) ; l’omniprésence de la mort ; la ter­reur per­ma­nente ; la perte de la capac­ité de par­ler ; la descrip­tion des incroy­ables vio­lences et du sadisme ; la faim et la soif et la per­tur­ba­tion des repères que cela entraîne ; le sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité qui con­cerne autant le fait d’avoir survécu que celui de n’en avoir pas fait assez pour ceux qui étaient encore plus dans la détresse ; l’injonction que les sur­vivants se don­nent à eux-mêmes et à leurs enfants de ne pas se retourn­er, sym­bol­isée par la fig­ure de la femme de Loth, figée de s’être retournée.

Pour les descen­dants, se pose d’abord l’interrogation de la légitim­ité de leur prise de parole : peu­vent-ils pré­ten­dre par­ler au nom de ceux qui sont morts ou au nom de ceux qui ont souf­fert ? Jusqu’où peu­vent-ils les accom­pa­g­n­er dans l’évocation de ce qu’ils ont subi ?

Ils s’interrogent égale­ment sur l’héritage que leur trans­met­tent les sur­vivants. Les descen­dants doivent-ils porter le poids des souf­frances, surtout quand elles ne sont pas dites ?

Jean Cay­rol

La plu­part éprou­vent le sen­ti­ment de s’être préoc­cupés trop tard de ce que les déportés ont vécu. Cela paraît être plus général que le sen­ti­ment per­son­nel et factuel du manque de réac­tiv­ité en temps oppor­tun. Cela sem­ble lié intime­ment à la recherche de la « vérité » sur la Shoah, tant sa réal­ité est incon­cev­able.

Les livres reprenant des réc­its ou des études sont des moyens indis­pens­ables à la com­préhen­sion d’un réc­it famil­ial le plus sou­vent lacu­naire. Et l’on rejoint là l’ancienne inter­ro­ga­tion sur ce que peut (capac­ité et autori­sa­tion) la lit­téra­ture ; sur son util­ité et, dans ce cas, sur son pou­voir d’aider à la résilience.

Sur­vivants et descen­dants se rejoignent sur l’importance de la trace. Cer­tains déportés veu­lent à tout prix en laiss­er une, comme Bruna. D’autres s’y refusent, comme Max. Mais que restera-t-il de ce qu’ils ont enduré si ne sub­siste plus aucune trace vis­i­ble ? C’est sur la piste de ces traces que par­tent les descen­dants dans un patient tra­vail d’élucidation.

Jean Cay­rol, déporté poli­tique, a des mots durs à pro­pos de ce qu’il appelle « la com­mu­nauté lazaréenne », ceux qui ont survécu aux camps. « L’homme y devient sauvage, informe, et toute œuvre en porte la mar­que, la griffe. Elle fait mal si on approche ; on ne peut tenir longtemps un livre trai­tant d’une fic­tion lazaréenne ; les épines y per­cent de partout. » Mais en même temps, Cay­rol plaide « pour une lit­téra­ture de mis­éri­corde, qui sauve l’homme ». Cette lit­téra­ture « doit pren­dre rang par­mi celles qui por­tent témoignage de la plus grande tuerie d’âmes de tous les temps » (Jean CAYROL, « Pour un romanesque lazaréen », dans Œuvre lazaréenne, Seuil, 2007). Les dif­férents livres présen­tés ici sont sans nul doute des expres­sions de cette lit­téra­ture de mis­éri­corde.

Joseph Duhamel


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 199 (juil­let 2018)