Écrire sur les camps aujourd’hui

Les camps de la mort ont été le fait marquant de l’histoire du XXe siècle. L’horreur absolue qu’ils représentent a fait dire à certains que l’humanité est morte à Auschwitz. Ces dernières années, plusieurs livres reviennent sur cette face sombre de l’Histoire. Pourquoi en parler encore ? Qui parle, alors que les derniers survivants disparaissent ? Comment en parler ? À ces trois questions, les livres présentés ici apportent des réponses essentielles.

Quand les survivants des camps rentrent au pays, ils éprouvent quasi unanimement le sentiment que ce qu’ils ont vécu est incommunicable, parce qu’une telle horreur ne peut pas être exprimée en mots. Mais aussi parce que personne n’est prêt à les écouter. Le sentiment général dans la population est qu’il faut oublier le passé et aller de l’avant. Alors les survivants se sont tus. Certains néanmoins ont estimé que tout cela ne pouvait pas être oublié. Mais le fait de raconter n’était pas si simple, de nombreuses questions se sont posées, et le débat fut parfois assez vif.

Est-il légitime de parler de cette expérience qui touche aux limites de la vie ? D’autant plus que les survivants qui peuvent raconter sont en quelque sorte des privilégiés. Par hasard, ils ont eu la chance de ne pas « toucher le fond », ils ont réussi à survivre, mais n’était-ce pas au prix de n’avoir pas eu ou pas pu avoir le geste de compassion qui aurait pu sauver un autre ? Il est étonnant de voir à quel point ceux qui témoignent se mettent en cause et éprouvent un sentiment de culpabilité de n’en avoir peut-être pas fait assez pour les autres déportés. Et donc, si on n’a pas touché le fond, peut-on parler pour ceux qui l’ont touché et qui en sont morts ? Est-ce possible de dire ce moment final où le corps et l’esprit n’en peuvent plus de souffrir ?

Est-il possible d’exprimer en mots la proximité constante de la mort, la faim qui rend fou, les coups, les humiliations qui anéantissent la personnalité, mais aussi la peur ? Les mots du quotidien sont-ils à même de rendre compte de tout cela ? Charlotte Delbo, une déportée française, doutait que l’on puisse faire comprendre ce que c’est vraiment la faim à quelqu’un qui dirait, « j’ai faim, il doit me rester une tablette de chocolat dans mon sac ».

Comment écrire ? Dans un premier temps, seul le témoignage brut, sans artifices littéraires, était considéré comme recevable. Mais il est apparu que la « simple énumération de faits, scrupuleusement conformes à la vérité » n’avait qu’un « pouvoir d’évocation imparfait ». Élisabeth Will, déportée française au camp de Ravensbrück, précise, dans un texte daté de 1947 : « C’est au romancier qu’il faudrait faire appel pour orchestrer le schéma de tragédie, pour faire des coupes en profondeur qui mettraient le lecteur, ne fût-ce que pour un instant, dans cette ambiance de fatigue, d’oppression et de crainte, dans ce jeu alterné de la lassitude, du dégoût et de l’attachement forcené à la vie. Le tableau serait peut-être plus diffus, mais aussi plus véridique ; moins complet, mais tellement plus émouvant. Seul un récit qui serait une œuvre d’art saurait restituer, dans son évocation ramassée et poignante, ce que fut véritablement notre existence en enfer » (Cité dans Alain PARRAU, Écrire les camps, Belin, 1995). Et l’on pense alors à des textes comme ceux de Primo Levi, qui dépassent le simple inventaire de l’horreur. Si on accepte que les récits revêtent un caractère plus littéraire, la fiction, avec sa part d’invention et ses règles de dramatisation romanesque, est cependant proscrite.

Une survivante

Parmi les livres belges récents, Histoire de Bruna (Murmure des soirs, 2014) occupe une place à part. Marc Pirlet a rencontré Bruna, fille d’immigrés polonais, qui, à seize ans, a été déportée à Ravensbrück puis à Bergen-Belsen. Elle y a connu des conditions atroces et a survécu « par chance ». À la fin de sa vie, elle a voulu témoigner des horreurs vécues dont elle n’avait jamais beaucoup parlé. Pour elle, d’origine modeste, peu scolarisée, qui recherchait quelqu’un qui puisse s’intéresser à elle et l’entendre, la collaboration avec l’écrivain liégeois était une solution inespérée. Marc Pirlet s’est longuement exprimé sur cette collaboration dans la préface de Histoire de Bruna et dans un livre paru après la mort de la déportée, Un jour comme un oiseau (Murmure des soirs, 2016).


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Le témoignage de Bruna, quoique tardif, reste très fortement marqué par ce qu’elle a vécu, ce qui rend son récit par moments extrêmement violent et dur à lire. Elle raconte de façon dépouillée, en termes crus, les aspects les plus terribles de l’enfer des camps, dans un récit bouleversant.

Elle voulait à toute force témoigner, elle « voulait que l’on sache » ce qu’elle et ses codétenues avaient subi, pour rendre un dernier hommage à celles qui n’avaient pas survécu. Pour elle, l’oubli était insupportable ; il fallait qu’elle laisse une trace, et pas seulement verbale.

Bruna a été arrêtée par hasard, à la place de son père, militant communiste polonais. Déportée très jeune, elle ne possède pas les moyens d’interpréter ce qui lui arrive. Sa capacité à résister est dès lors d’autant plus remarquable. Les déportés politiques pouvaient trouver dans leur engagement une motivation à résister, des grilles d’analyse et un entraînement à l’action collective. Bruna en était dépourvue. Par son caractère plus brut et en l’absence de réflexion sur les enjeux du système concentrationnaire, son témoignage axé sur la souffrance, tant la sienne que celle des autres, révèle une force étonnante.

Marc Pirlet évoque à juste titre Jean Cayrol qui affirme qu’il faut se demander ce que sont devenus « les témoins de cette orgie de sang », « comment on pouvait les sauver, les ramener à n’être qu’eux-mêmes et non les survivants effrayés d’une agonie sans fin. On n’en a pas fini de mourir des camps ». En sachant aussi que c’est d’en parler, d’être écoutée qui sauve, peut-être. Septante ans après son retour, Bruna souffre encore physiquement mais surtout psychologiquement. La terreur éprouvée au quotidien en déportation ne cesse pas vraiment à la Libération. Le livre est aussi un superbe témoignage sur l’après-camp.

« Comment raconter ? » est une question que chaque survivant s’est posée. Mais elle prend un caractère particulier dans le cas de Bruna. Il faut mettre l’accent sur la qualité du travail de Marc Pirlet qui s’explique sur son choix narratif dans la préface. Il a opté pour un récit à la troisième personne, reprenant au plus près les propos et les expressions de Bruna. La simplicité voulue du style sert parfaitement le caractère brut du récit de la vieille dame. Et l’écrivain traduit bien les sentiments et les réflexions de Bruna, ses interrogations perplexes face au Mal et à la souffrance. Il a un sens de la formule, simple et juste.

Un jour comme un oiseau est, avec beaucoup de finesse, la trace de cette rencontre avec une vieille dame apparemment si ordinaire, qui a bouleversé sa vie.


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Les descendants

Les survivants se sont tus. Parce qu’ils avaient le sentiment que c’était indicible et parce qu’ils voulaient protéger leurs enfants. Mais les trous dans l’histoire familiale se sont fait insistants et ont incité, plus les petits-enfants que les enfants, à s’interroger sur ce qui était caché.

Pour les Juifs et les Tziganes, le drame est collectif, des pans entiers de la parentèle ou de la communauté ayant été exterminés. Le traumatisme est double : les descendants sont confrontés à la disparition d’une partie importante de la famille, mais aussi à la souffrance silencieuse du déporté survivant.

Adolphe Nysenholc : les fantômes des camps

L’œuvre d’Adolphe Nysenholc parle peu des camps directement ; il les décrit par l’impact qu’ils ont eu sur un enfant caché qui n’a jamais vu revenir ses parents. Dans Bubelè, l’enfant à l’ombre (L’Harmattan, 2007, rééd. « Espace Nord » 2013), le très jeune enfant est placé dans une famille belge qui le protège. À la fin de la guerre, deux revenants des camps s’imposent à lui. Brekovitch a assisté à la mort du père, Salomon. Mais un doute s’installe : Brekovitch a-t-il secouru Salomon qui en remerciement lui aurait révélé les cachettes de ses économies ? Ou bien a-t-il achevé Salomon après ses confidences ? Ce sont là deux aspects de la vie des camps que Nysenholc met en parallèle : la solidarité et la lutte pour la vie.

L’autre revenant est Abraham, le frère de Salomon, qui n’avait jamais vu l’enfant et avec lequel il ne peut pas parler. Abraham apparaît dès lors comme le « témoin intempestif de la catastrophe », présent à la place des parents. Et cela pose à l’enfant une question grave : si Abraham est revenu et non ses parents, est-ce parce que ceux-ci ont cessé de l’aimer ? En outre, comme beaucoup de déportés, l’oncle tente de retrouver des éléments de sa vie d’avant la catastrophe, alors que toute sa famille a disparu. Et l’enfant devient ainsi l’otage de la mémoire de son oncle. Finalement resurgit aussi la question du judaïsme de l’enfant. Ses parents étaient de farouches laïcs, proches du parti communiste, tandis que l’oncle veut le réinsérer dans la tradition juive pratiquante. Ce qui suscite chez l’enfant un conflit de fidélités qui constitue l’argument du roman.

Plus âgé, l’enfant sera témoin des angoisses et de la peur de vivre d’anciens déportés proches de son oncle.

Dans la pièce Survivre ou la mémoire blanche (L’Ambedui, 1995), Nysenholc plaide pour la nécessité de l’oubli, condition nécessaire pour faire son deuil et avancer. La mère du personnage vient hanter son fils qui n’était pas avec elle dans la chambre à gaz. C’est ainsi qu’Auschwitz est présent de façon imaginaire dans les rêves du fils.

Alain Berenboom : l’autre vérité des camps

Régulièrement dans son œuvre, Alain Berenboom fait des allusions discrètes à son histoire familiale. Il y revient longuement dans Monsieur Optimiste (Genèse, 2013) qui, même si le livre est centré sur la figure du père, reprend le destin de toute la famille. Son père et sa mère ont échappé à la déportation en se cachant en Belgique, et même, pour le père, en participant à la Résistance. Mais la famille polonaise du père et lituanienne de la mère ont disparu dans les camps, à l’exception de la grand-mère paternelle et d’une tante maternelle. Né en 1947, Alain Berenboom a été tenu dans l’ignorance de ses origines, ses parents niant leurs ascendances juive et est-européenne. Des années après la mort du père, l’auteur explore les archives familiales qu’il s’agit d’essayer de comprendre (certaines lettres sont en yiddish des environs de Varsovie) et surtout d’interpréter. Il se prête donc à un long travail d’élucidation au terme duquel subsistent néanmoins de nombreuses zones d’ombre.

Berenboom ne décrit pas les camps, qui sont un tabou dans sa famille. Ainsi, lorsque ses parents rendent visite à un ami ancien déporté, le jeune Alain ne reçoit aucune explication à propos du numéro tatoué sur l’avant-bras. De même, il ne connaît rien de l’identité et de la personnalité ni du sort de son grand-père. Ce n’est qu’en dépouillant les archives qu’il découvre l’existence d’une tante assassinée, par laquelle il est séduit. Les membres « évaporés » de la famille reviennent comme des fantômes hanter la vie du père et par conséquent celle de son fils. Pourquoi, alors qu’ils ne sont que trois et que les parents reçoivent peu, cette grande table dans la salle à manger ?

Se pose aussi la question commune à tous les descendants, celle de la filiation et de l’héritage : « De qui ai-je hérité mes émotions, mes envies, mes peurs et mes aspirations ? »

Suite à ce poids de silence, l’auteur spécule, non sans humour, sur la mort de son père. Celui-ci n’a-t-il pas, tout compte fait, été assassiné ? Bien sûr l’écrivain n’est pas dupe. Il est néanmoins significatif que quelqu’un d’aussi informé que lui, et sous couvert d’humour, envisage l’hypothèse d’une mort non naturelle qui serait due à ces choses non dites.

Certaines scènes résonnent tragiquement, même si elles sont décrites avec une pointe d’humour, comme cette récitation du kaddish sur la tombe du père, lui qui n’a pas eu l’occasion de le faire pour son propre père, gazé.

Et, si commun chez les descendants, surgit le sentiment du trop tard : « Et dire que la parole des témoins était à portée de voix. Mais je n’avais pas voulu les entendre. »

Mais l’indicible et les enjeux sombres de la réalité, c’est dans une fiction qu’Alain Berenboom les aborde, un des épisodes de la série Van Loo, La fortune Gutmeyer (Genèse, 2015).


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Van Loo, en Israël, rencontre Levine, fantôme rescapé des camps. Le ton ici se fait grave : « Ses yeux noirs profondément enfoncés dans leur orbite, reflétaient le trou noir dont il s’était échappé, mais où il avait laissé son âme. » Il était affecté à « l’équipe chargée d’enfourner les cadavres » ; « avec pour seul espoir d’être désigné à nouveau le lendemain pour effectuer le boulot, seule garantie d’une autre journée de survie ». Levine porte en outre un terrible secret, celui de n’avoir pas été assez courageux dans la défense des Juifs internés comme lui, d’avoir privilégié sa survie. À sa libération, il s’est promis de regarder devant lui, de ne pas se retourner vers l’enfer, au risque de se suicider. Pour tous les survivants qui ont émigré en Israël, le mot d’ordre était d’enterrer le passé.

Face à Levine, victime et non héros, le personnage de Gutmeyer est l’exemple de la face la plus sombre : il dépouille les déportés riches, avant de les laisser aux nazis. Berenboom se base sur une documentation précise, entre autres pour évoquer la duperie et la mascarade de l’inspection de la Croix-Rouge dans le camp de Terezin.

Cette fiction est significative d’une étape nouvelle : montrer que la Shoah recèle ses parts d’ombre. Au sein de la communauté juive, des trahisons ont existé.

Par ce roman, Alain Berenboom brise un tabou : il crée une fiction. Il invente le système de spoliation qu’il attribue à Gutmeyer. Mais il donne ainsi à comprendre mieux qu’un témoignage la façon dont fonctionnent l’organisation des camps et les relations entre les déportés.

Nathalie Skowronek : les silences du grand-père

Au départ du premier livre, Karen et moi (Arléa, 2011), il y a le mal-être de l’héroïne, un sentiment de n’être pas à sa place et de n’être pas assez digne d’être aimée. Ce sentiment repose sur l’histoire personnelle de la narratrice, mais se fonde aussi et surtout sur les silences dans l’histoire familiale, essentiellement autour de la personnalité de Max, le grand-père maternel. En trois romans, Nathalie Skowronek va interroger l’histoire tue ; elle complète sa démarche romanesque par un essai de réflexion sur l’évolution de la perception de la Shoah, La Shoah de Monsieur Durand (Gallimard, 2015).


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Au fil des deux premiers livres, Karen et moi et Max, en apparence (Arléa, 2013), le portrait de Max se construit : il a été déporté dans un camp satellite d’Auschwitz pour y travailler à la mine. Sa famille est exterminée. Au retour du camp, il se mure dans le silence. Il épouse Rayele qui a réussi à échapper aux rafles, mais dont la famille a aussi presque complètement disparu. Une fille naît. Mais assez vite, Max s’en va. Rayele et sa fille restent seules. Encore jeune adolescente, la narratrice, sa petite-fille surnommée Épinglette, est marquée par le numéro tatoué sur l’avant-bras de son grand-père. Elle l’interroge : Max élude ses questions, sauf une fois où il raconte. Mais au premier signe de lassitude de la jeune fille, il se tait et ne parlera plus. Et la vie qu’il mène dans l’Allemagne de l’après-guerre est tout aussi mystérieuse.

Ce n’est que quinze ans après la mort de Max que la narratrice s’intéresse de nouveau à la Shoah et à ce qu’il a vécu, à partir du fait qu’elle a oublié le numéro tatoué, la « seule trace visible » de son passage dans les camps. Elle mène alors une triple enquête. Elle lit quantité de livres sur la Shoah et sur les camps, mais ce sont évidemment des « témoignages d’inconnus » ; ils lui permettent cependant de comprendre déjà un certain nombre de choses. Ensuite, elle plonge dans ses souvenirs d’enfance avec Max, et certains faits lui apparaissent maintenant sous un autre éclairage. Enfin, elle interroge autour d’elle, Fanny, la sœur de Max, enfant caché, et des cousines de Rayele. Elle hésite cependant à interroger sa propre mère, de crainte de raviver ses souffrances. Ce qu’elle voit en Israël l’aide aussi : les petits-enfants osent poser des questions et, pour certains, entreprennent de raconter. Et leurs grands-parents survivants répondent sans avoir le souci de les protéger, comme ils l’ont fait avec leurs enfants pour leur éviter l’horreur de ce qu’ils auraient eu à leur dire. Comme disait Max, « ce que l’on ne sait pas ne fait pas de mal ».


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Mais il se trompe. C’est l’inverse qui se produit : les jeunes enfants de rescapés perçoivent très vite les failles dans l’apparente normalité que veulent leur imposer leurs parents. Les nuits de ceux-ci sont peuplées de cauchemars et on les entend crier dans leur sommeil ; et ils sont victimes de phobies diverses. Mais sur tout cela pèsent des « ordres silencieux », les plus pesants, le principal étant on ne se retourne pas, on ne regarde pas vers l’arrière. C’est la situation terrible des rescapés : vouloir ou devoir vivre mais en oubliant, condition, croient-ils, pour que le passé n’entrave pas l’avenir.

Par un processus de déplacement, les enfants, comme la fille de Rayele, se sentent alors responsables des souffrances des parents et développent une culpabilité diffuse. Le catalogue des phobies de la fille devenue adulte est impressionnant. Mais là encore, on ne parle pas, la dépression de la mère reste non dite. Un autre silence s’installe, le traumatisme « glisse » ainsi de génération en génération. C’est au tour de la petite-fille, la narratrice, de se sentir coupable.

Si les survivants se mettent parfois à parler à leurs petits-enfants, c’est parce qu’entretemps des choses se sont dites et ont pu être entendues, par exemple lors du procès d’Eichmann à Jérusalem. Ou le fait qu’Élie Wiesel, auteur de La nuit, a été couronné par le Prix Nobel de littérature.

La petite-fille de Max veut rendre les choses claires : « je m’étais donné la tâche d’organiser le chaos dont j’étais l’héritière ». La parentèle parle enfin, ramène des souvenirs, donne des détails, et une histoire se construit, même lacunaire.

La vérité qu’Épinglette découvre est terrible, mais en même temps si commune. Les mots de Max à propos du camp restent très pudiques : « ce n’était pas facile ». C’est par d’autres et par les livres qu’elle apprend combien était terrible la vie et comment les morts s’accumulaient. Pour Max, le pire durant le voyage en wagon plombé était de ne pas savoir ce qu’était devenue sa première femme.

Épinglette se pose alors pour elle-même la question que se sont formulée tous ceux qui un jour ont eu la volonté de raconter : pourquoi parler alors que tout a déjà été dit tant de fois ? Au cours de ses recherches, elle comprend cependant à quel point chaque expérience est unique, alors même qu’elle est terriblement commune. Renouveler le récit de ces expériences, c’est lutter contre l’anonymat et la destruction de l’identité des déportés lorsqu’ils entraient dans un camp.

Comme beaucoup d’autres petits-enfants, la narratrice éprouve le sentiment du trop tard. Les rescapés meurent et beaucoup de questions n’auront pas de réponse. Mais elle a dû tenir compte qu’il fallait attendre que chez les déportés la parole se fraie un chemin.

Dans son essai La Shoah de Monsieur Durand, Nathalie Skowronek met en perspective l’évolution du discours sur la Shoah. Si au silence de l’immédiat après-guerre a succédé une attente de récits, ceux-ci devaient répondre à deux conditions très strictes. Il était interdit de faire une fiction et celui qui écrivait devait avoir un lien légitime avec les camps, être, par exemple, le descendant d’un déporté. Mais aujourd’hui ces conditions ont tendance à disparaître. Une quatrième génération n’est-elle pas en train d’imposer « une Shoah désacralisée, dupliquée, fictionnalisée, mondialisée, analogisée » ? Et en même temps, aujourd’hui, qui parmi les Juifs peut faire abstraction des ces fantômes qui les précèdent ?

Deux faits se conjoignent pour Épinglette. En Israël, des petits-enfants, peut-être ceux « plus enclins à la culpabilité que d’autres », se font tatouer le matricule de déporté de leur aïeul, pour que le souvenir ne s’efface pas. Presque en même temps, la narratrice retrouve par hasard, dans un carnet où elle l’avait noté quand elle était adolescente, le matricule de Max. À ce moment, elle affirme avoir enfin trouvé sa place et avoir soldé les comptes de sa famille. Il y a là une forme de résolution, car un lien s’est mis à faire sens. Alors qu’elle se posait la question, elle décide de ne pas se faire tatouer parce qu’elle apprenait « à détacher les morts des vivants ».

Ce que Max révèle des camps est finalement commun aux autres survivants, mais tout aussi sinistre. Dans cet univers en dehors du monde, il n’y a pas de « pourquoi ». Et on ne peut pas non plus comprendre pourquoi on a survécu : la chance et le hasard sont sans doute les seules explications. Ce qui entraîne un terrible sentiment de culpabilité, d’avoir survécu à la place d’un autre.

Nathalie Skowronek reprend les questions essentielles de la réalité et de la vérité à propos des camps, qui ont été posées dès le retour des déportés et dès les premiers essais de prise de parole. Elle les actualise en termes contemporains, depuis son point de vue de descendante qui ne pourra jamais qu’accompagner les siens jusqu’à un certain point. Dans ses livres, elle raconte ce qu’elle découvre, tout en réfléchissant sans cesse sur la manière de raconter. Avec, au départ, l’interrogation sur l’imposture et la légitimité ; sur la nécessité — exprimée avant elle en d’autres termes — de transcender les histoires privées ; sur le droit ou non de donner corps à son récit en lui accordant une part d’invention. La démarche littéraire de Nathalie Skowronek est ainsi dans la perpétuelle recherche de sa justification. C’est pourquoi elle reconnaît in fine qu’elle raconte moins pour Max que pour elle et sa famille.

Annick Walachniewicz : le père muet

Il ne portait pas de chandail (L’Arbre à paroles, 2018) est l’exemple du traumatisme vécu par un enfant de survivant. Tobiasz, le père de la narratrice, est polonais, mais pas juif. Comme Bruna, il est arrêté, à quatorze ans, par hasard, parce que ses frères sont dans la Résistance, et est emmené dans un camp de travail. Les circonstances de son arrivée en Belgique après la guerre ne sont pas précisées. Il s’y marie et se mure dans le silence. Il s’abrutit de travail, incapable de parler, comme s’il en avait perdu la capacité dans les camps ; le poids de ses secrets pèse sur sa famille : sa femme, Mère, sa fille, la Petite, et le jeune frère, appelé Granfrère.


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Les raisons de son silence sont complexes. D’abord, la difficulté qu’ont connue tous les déportés de faire comprendre ce qu’ils ont vécu ; il ne fallait pas troubler les consciences et il fallait aller de l’avant, reconstruire. Mais les raisons tiennent aussi à la situation familiale particulière : Marraine, en fait la tante de Mère, « ourdit le mensonge familial ». Pour protéger les enfants (« La Petite n’a pas besoin de savoir ça ») ainsi que Mère, elle-même abandonnée par sa propre mère. Les rôles familiaux sont perturbés, ce qui fige d’autant plus la circulation de la parole.

Le père fuit alors la maison : « Être ailleurs. Hors du cercle de l’intime. Pas de danger. Pas de questions. » Il veut se fondre dans la masse pour que l’on ne lise pas son passé.

Après la mort de Père, la Petite, maintenant âgée d’une quarantaine d’années, développe un cancer. Ce qui va lui faire comprendre la nécessité de raconter et d’élucider les choses tues. L’histoire factuelle de Père, qu’elle parvient à reconstituer, comporte des trous : « la vérité est en creux », « dans les fragments ». Elle lui est révélée par un neveu polonais de son père, qu’elle ne connait pas, qui est devenu « l’héritier de son silence ». Car la narratrice s’aperçoit que Tobiasz s’inscrit dans une autre fidélité que celle à sa famille, où la parole n’est cette fois plus interdite : son neveu polonais et sa maîtresse, polonaise elle aussi. À eux, il a raconté sa guerre. Entre autres cette terrible révélation sur un fait qui a renforcé son silence : au camp, il était devenu « porteur de secrets », membre de l’équipe qui vide les chambres à gaz et remplit les fours crématoires. Ces porteurs de secret n’ignorent pas que leurs jours sont comptés, parce qu’ils en savent trop, mais ils sont assurés de rester en vie quelques jours de plus, et d’avoir des rations de nourriture plus substantielles.

Pour la narratrice, le passage à l’écriture accompagne la guérison. Et dans ce processus, elle va, plus ou moins consciemment, établir des parallèles avec son père.

Les déportés, dépouillés de tout ce qui leur donne leur identité, sont réduits à n’être que des numéros interchangeables et ne forment qu’un corps unique, indistinct : « chaque corps participe à une organisation qui le dépasse ». À la piscine, qui est dans le roman un lieu privilégié de prise de conscience, la narratrice éprouve que « son corps est éparpillé », qu’elle peut être « une tête sans corps » ; qu’elle est réduite aussi à un numéro, celui inscrit sur le bracelet en caoutchouc indiquant la cabine de bain. Et outre, dans la campagne polonaise d’où vient Tobiasz, « la terre contient des pierres » qui grossissent et meurtrissent : « les hommes d’ici ont des pierres dans le corps ». Tobiasz va métaphoriquement transmettre ces pierres, devenues pierres de guerre, à la Petite, à défaut d’autres choses à transmettre ; et celles-ci deviennent l’expression imagée de son cancer.

La narratrice se croyait maudite, mais la révélation du secret simplifie sa vie ; elle donne aussi sens à sa culpabilité diffuse et « cuisante ». Par le fait de se souvenir, elle peut pardonner à son père le refus de dire et restaurer — au moins partiellement — les jalons du passé. Et faire le deuil d’une innocence perdue, quand elle pensait son père indestructible, « un homme qui n’avait pas connu la souffrance, la faim, la barbarie, le mensonge ».

Granfrère, bardé de ses certitudes, ne rentre pas dans un tel processus d’interrogation. Parce que dans les conflits qu’il a eus avec Père, celui-ci ne lui a transmis que sa terreur de jeune enfant.

Le livre offre ainsi une illustration de la question de l’héritage venu des générations antérieures, alors que cette transmission a été si profondément perturbée par l’expérience du camp où toute forme d’humanité avait quasiment disparu.

Quel fut le rôle de Mère ? Que savait-elle, elle qui a accompagné trois fois Père à Auschwitz ? Car, c’est aussi pour être « la main qui écrit pour elle [sa mère] » que la narratrice raconte, « pour donner un sens à une vie lentement étouffée ».

Une question centrale est encore abordée : que dire, que décrire ? Le flou n’est-il pas nécessaire, car « connaître la vérité serait insoutenable » ? La narratrice formule aussi en d’autres termes la question souvent débattue de la légitimité du savoir sur les camps. Qui est à même de vraiment comprendre, car « tristement, il nous faut reconnaître la proximité pour mesurer l’horreur » ?

Le livre condense diverses problématiques récurrentes que peuvent vivre les descendants de déportés. Cela est fait dans une forme élaborée et complexe. Les chapitres « Piscine » racontent des moments de prise de conscience de la narratrice. Nager la sauve, en opposition à son père qui n’a eu la vie sauve que parce qu’il ne savait pas nager. Les fragments de l’histoire familiale sont repris dans de brefs chapitres indiquant des dates entre 1939 et 2016, dans un ordre non chronologique, suivies de la mention Est ou Ouest. Ces fragments sont unifiés par un réseau complexe de thèmes, passant d’une époque à l’autre, d’un personnage à l’autre, tels que la pierre, les dents, l’eau, l’identité, les bottes, etc. Ils illustrent concrètement comment l’histoire du père pèse sur celle de sa fille, de façon parfois métaphorique : « Père a ensemencé le limon tendre de sa nouvelle-née avec ses pierres de guerre ».

Jean Marc Turine : le camp des Tziganes

Jean Marc Turine n’est pas un descendant de déporté. La plupart de ses romans décrivent le sort de victimes de différentes tragédies de l’Histoire. Dédié à une Tzigane hongroise rescapée des camps, La Théo des fleuves (Esperluète, 2017) raconte la vie de Théodora, Rom née à l’aube du XXe siècle quelque part le long du Danube. Déjà en butte à des persécutions quotidiennes, la communauté rom subit des violences de plus en plus marquées, pour finir par être envoyée dans des camps d’extermination. En quelques pages, avec des mots sobres et dès lors d’autant plus forts, Jean Marc Turine résume les terribles souffrances endurées par ce peuple.


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Aux atrocités subies dans les camps, s’ajoutent les persécutions à la sortie. Les communautés sont décimées et la discrimination ne cesse pas, rendant la reprise d’une vie acceptable d’autant plus difficile et aléatoire. L’intérêt de La Théo des fleuves réside, entre autres, dans cette évocation de l’après-camp.


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Ne pas en finir avec les camps

De ces récits de survivants se détachent des traits récurrents : le sentiment de l’innommable et le fait que le langage courant n’est pas à même de décrire ce qui a été vu et vécu ; la terrible dépossession de soi, la perte de son identité et la fusion dans un corps unique où tout est indistinct (les Allemands interdisaient de parler de corps, qu’il fallait appeler marionnettes ou shmattès, mot yiddish pour loque, chiffon) ; l’omniprésence de la mort ; la terreur permanente ; la perte de la capacité de parler ; la description des incroyables violences et du sadisme ; la faim et la soif et la perturbation des repères que cela entraîne ; le sentiment de culpabilité qui concerne autant le fait d’avoir survécu que celui de n’en avoir pas fait assez pour ceux qui étaient encore plus dans la détresse ; l’injonction que les survivants se donnent à eux-mêmes et à leurs enfants de ne pas se retourner, symbolisée par la figure de la femme de Loth, figée de s’être retournée.

Pour les descendants, se pose d’abord l’interrogation de la légitimité de leur prise de parole : peuvent-ils prétendre parler au nom de ceux qui sont morts ou au nom de ceux qui ont souffert ? Jusqu’où peuvent-ils les accompagner dans l’évocation de ce qu’ils ont subi ?

Ils s’interrogent également sur l’héritage que leur transmettent les survivants. Les descendants doivent-ils porter le poids des souffrances, surtout quand elles ne sont pas dites ?

Jean Cayrol

La plupart éprouvent le sentiment de s’être préoccupés trop tard de ce que les déportés ont vécu. Cela paraît être plus général que le sentiment personnel et factuel du manque de réactivité en temps opportun. Cela semble lié intimement à la recherche de la « vérité » sur la Shoah, tant sa réalité est inconcevable.

Les livres reprenant des récits ou des études sont des moyens indispensables à la compréhension d’un récit familial le plus souvent lacunaire. Et l’on rejoint là l’ancienne interrogation sur ce que peut (capacité et autorisation) la littérature ; sur son utilité et, dans ce cas, sur son pouvoir d’aider à la résilience.

Survivants et descendants se rejoignent sur l’importance de la trace. Certains déportés veulent à tout prix en laisser une, comme Bruna. D’autres s’y refusent, comme Max. Mais que restera-t-il de ce qu’ils ont enduré si ne subsiste plus aucune trace visible ? C’est sur la piste de ces traces que partent les descendants dans un patient travail d’élucidation.

Jean Cayrol, déporté politique, a des mots durs à propos de ce qu’il appelle « la communauté lazaréenne », ceux qui ont survécu aux camps. « L’homme y devient sauvage, informe, et toute œuvre en porte la marque, la griffe. Elle fait mal si on approche ; on ne peut tenir longtemps un livre traitant d’une fiction lazaréenne ; les épines y percent de partout. » Mais en même temps, Cayrol plaide « pour une littérature de miséricorde, qui sauve l’homme ». Cette littérature « doit prendre rang parmi celles qui portent témoignage de la plus grande tuerie d’âmes de tous les temps » (Jean CAYROL, « Pour un romanesque lazaréen », dans Œuvre lazaréenne, Seuil, 2007). Les différents livres présentés ici sont sans nul doute des expressions de cette littérature de miséricorde.

Joseph Duhamel


Article paru dans Le Carnet et les Instants n° 199 (juillet 2018)