Banaliser la Shoah?

Un coup de coeur du Carnet
Joseph DUHAMEL

skowronekParu en 2013, Max en apparence représentait pour Nathalie Skowronek l’aboutissement d’une longue interrogation sur sa situation de petite-fille de déporté, une réponse à ses questions lancinantes, dont certaines restaient pourtant sans réponse. Dès le début de son essai, La Shoah de Monsieur Durand, elle marque cependant sa déception : Max en apparence n’arrivait-il pas trop tard ? Le discours sur la Shoah n’est-il pas en train de changer complètement de nature ?

Elle retrace alors les différentes phases que l’on peut identifier dans l’histoire de l’évocation de la Shoah. Les morts-vivants qui rentrent des camps d’extermination se taisent. Parce que ce qu’ils ont vécu est indicible ; parce que s’ils veulent tenter de vivre, il faut enterrer et surtout ne pas raconter. Parce que « ils ont perdu la langue commune ». L’oubli est impératif. Certains livres paraissent néanmoins (Primo Levi, Elie Wiesel,…).

La deuxième génération respecte ce silence, mais ne peut s’empêcher d’entendre ce que les survivants s’efforcent de taire. Et des événements comme le procès Eichmann cassent le tabou du silence ensevelissant ce qui a été vécu. La mémoire et les récits s’organisent. Un imaginaire de la Shoah se met en place, qui privilégie les corps souffrants et écarte les témoignages de la volonté de (re)vivre, de tout vivre.

La troisième génération se voit investie du rôle de recueillir ce que les survivants acceptent de raconter non à leurs enfants mais à leurs petits-enfants. Elle va partir aussi à la recherche de ce qui permettrait de combler les lacunes ou les silences maintenus. Elle déterre les secrets. Max en apparence est un bel exemple du rôle de cette génération, montrant l’audace de la petite-fille qui ose questionner le grand-père, son insistance respectueuse et compréhensive, sa persévérance à aller voir sur place pour confronter le discours de Max à la réalité qu’il n’évoque que de façon lacunaire.

Deux impératifs balisent ces récits : l’interdiction de la fiction et l’obligation de pouvoir légitimer sa recherche en s’inscrivant dans une histoire familiale qui ramène à Auschwitz. Il s’agit maintenant de prolonger les dépositions. « On s’attache moins aux faits qu’à leurs effets, on mesure leur portée. Répéter est nécessaire. Multiplier les voix, les accumuler est aussi une façon de dire. »

Pourtant, Nathalie Skowronek se sent « d’un monde qui n’est plus celui de demain ». Car la voix nouvelle de la quatrième génération se fait entendre. Celle-ci s’empare de ce que certains ont suggéré à demi-mots dans le passé : il faut vivre. Et elle se dit qu’il serait temps de donner à la Shoah une autre place, de la désacraliser. Qu’il faut réévaluer le travail de mémoire. Pour l’essayiste, c’est peut-être là une manière de s’aveugler : « en associant la mémoire à la réaction, on évite aussi d’aller regarder là où ça fait mal. »

Cette réévaluation n’est pas sans risques. Car le discours sur la Shoah protégeait de l’antisémitisme, et le banaliser n’ouvre-t-il pas la porte à une parole antisémite renouvelée dont Nathalie Skowronek repère les traces ? L’autre danger concerne l’Etat d’Israël : « car qu’adviendrait-il d’une nation qui, déliée du souvenir de la Shoah, ne serait plus tout à fait la même, voire se révélerait dangereusement plus fragile ? »

Dans cette interrogation, la voix nouvelle de la quatrième génération lève les deux interdits qui pesaient sur la troisième : la fiction n’est plus proscrite ; et la Shoah « est devenue l’affaire de tous » – il n’est plus besoin d’être légitimé par l’histoire familiale pour en parler.

Mais à qui profite ce discours « nouveau » ? N’est-il pas le signe d’une mauvaise conscience qui ne veut pas s’assumer ? Et permettra-t-il aux descendants de commencer une vie autre ? Ce discours ne pourra pas faire l’économie de développer un autre imaginaire, celui d’une Shoah banalisée. Jusqu’à quel point cela sera-t-il acceptable ? En sachant qu’il faudra quand même écrire un livre : celui de « l’après-mémoire de la Shoah ».

Le livre est un essai, riche des lectures nombreuses et de l’analyse fine par Nathalie Skowronek de cette histoire des histoires de la Shoah. C’est aussi le cri du cœur de la petite-fille de Max, qui a appris le respect et la compréhension que l’on doit à ces récits de survivants qu’il n’est dès lors absolument pas question d’oublier. Que la mémoire doive se repenser, l’essai montre bien que c’est sa nature même. Mais pas au prix de la banalisation. Nathalie Skowronek, dans une langue forte et belle, se fait alors défenseuse de ceux qui se sont tus.

Nathalie SKOWRONEK, La Shoah de Monsieur Durand, Paris, Gallimard, 2015, 59 p., 7,50 €

♦ Lire un extrait de La Shoah de Monsieur Durand proposé par les éditions Gallimard