Dans l’espace des Lettres belges, le peintre, dessinateur Stéphane Mandelbaum occupe une place singulière, marginale certes, mais prégnante. Après sa mort, son œuvre-vie éminemment romanesque, sa fin tragique ont agi comme un électrochoc fictionnel.
Celui qui, au cours de sa traversée météorique du monde de l’art, n’a cessé de sécréter des alter égo, de s’inventer des vies parallèles, de mettre en scène la date de sa mort, de jouer avec le vertige de l’identité, a vu son geste se prolonger auprès de Marcel Moreau, d’Yves Wellens, de Véronique Sels, sans oublier les écrivains français Jérôme Michaud-Larivière et Gilles Sebhan. Il a aussi suscité des textes, des films à la lisière de l’analyse et du récit subjectif, textes de Georges Meurant, Anne Diatkine, Gérard Preszow, films de Gérard Preszow, Jean-Pierre Sougy, Stéphane Collin. Stéphane/Malek qui vivait à l’heure de la réinvention perpétuelle de son identité, qui diluait la réalité dans l’énergie exaltante de l’imaginaire, jusqu’à l’indissociation entre réel et fictif, voit se prolonger, par-delà sa mort, ce mouvement de naissance continuée. Des écrivains se chargent désormais de cette démultiplication de l’égo à laquelle il s’adonnait.
Parlant de sa propre œuvre, Marguerite Duras évoquait la transmutation de sa mère en écriture courante, sa métamorphose en matériau d’écriture. Devenue personnage de fiction, sa mère agissait d’une part comme source catalysant l’écrire et conquérait d’autre part le statut de sujet, de thème de la fiction. C’est à semblable translation que l’on a affaire dans le cas de Stéphane Mandelbaum. À chaque fois, sous des formes singulières et subjectives, les écrivains qui se sont emparés de l’artiste, ou plus précisément dont Stéphane Mandelbaum s’est emparé, ont fait l’épreuve d’une rencontre. On peut parler d’une visitation qui les percute, qui les déracine, les bouscule, d’un mouvement d’envoûtement : réquisitionnés par un mort, appelés sans qu’ils puissent résister à la convocation, ils sont sommés de répondre à l’appel que l’œuvre-vie de Stéphane Mandelbaum leur tend. La rencontre prend divers visages qui, loin d’être exclusifs, peuvent se superposer, s’imbriquer. Il peut s’agir du visage d’une proximité dans les questionnements existentiels et esthétiques, d’un miroir tendu sur ses propres gouffres et sur ceux de l’époque. Le peintre surgit parfois comme un révélateur qui libère un monde d’affects, de violence pulsionnelle. La rencontre prend alors la forme de l’éveil à des territoires enfouis de la psyché personnelle, de l’accès aux veines souterraines, invisibles de l’Histoire, aux zones d’ombre que l’artiste a arpentées. Stéphane Mandelbaum, l’éveilleur, nous empêche de nous endormir dans les faux-semblants d’un monde lisse et rationnel.

Stéphane Mandelbaum lors de ses études à l’Académie de dessin et des arts décoratifs de Watermael-Boitsfort (professeur Lucien Braet), en 1976–1979 © Tous droits réservés
Plutôt que de créations, il faudrait parler de co-créations tant les œuvres, les listes, les fragments textuels de l’artiste, tant les éclats de sa vie font partie intégrante des dispositifs littéraires inventés. Principe actif depuis l’avènement des champs artistiques, le devenir fictionnel de personnalités célèbres ou méconnues, à savoir leur transfiguration esthétique, en est venu à dessiner une tendance marquante des créations contemporaines. Ce qu’on appelait auparavant biographie romancée se nomme désormais exofiction et caractérise des œuvres romanesques inspirées, de près ou de loin, par la vie d’une figure historique. Loin d’être l’apanage exclusif des productions actuelles, les exofictions et les autofictions (les unes et les autres tantôt assumées, portées au rang de manifeste, tantôt rejouées, maquillées) sont au cœur du dispositif littéraire depuis que l’imaginaire est le royaume de l’écriture. Forgé par Philippe Vasset, basé sur l’opposition avec le genre dit de l’autofiction, le terme « exofiction » date de 2013. Mais, ce genre littéraire aux contours et principes flous préexiste à sa nomination. Une appellation en outre souvent réductrice dès lors qu’elle aborde les ouvrages sous le prisme exclusif d’une réécriture de l’Histoire, de certains de ses acteurs. Certes, dans le champ actuel, on peut parler d’une double mutation hégémonique vers l’exofiction d’une part, vers l’autofiction de l’autre. Dans la déferlante de la production littéraire actuelle, il n’est quasi aucune figure historique (éclatante ou marginale) à n’avoir fait l’objet d’une appropriation littéraire (ou cinématographique, musicale, plastique, chorégraphique). Nous sommes proches du jour où il n’y aura presque plus de personnage central ou secondaire de l’Histoire mondiale, de l’histoire de l’art, des sciences, des inventions, du sport, des faits divers à n’avoir été catapulté dans le royaume de la fiction.
Pionnier, sans disciple, Marcel Moreau offre des textes de lave avec Opéra gouffre ou S. M. assassiné[1] et les poèmes dans Stéphane Mandelbaum. L’œuvre gravé[2]. Dans cette rencontre entre deux écorchés vifs, entre deux êtres telluriques, l’artiste Mandelbaum apparaît comme un frère rimbaldien, taillé dans la même étoffe de feu que Marcel Moreau, à ceci près que l’auteur du Chant des paroxysmes, d’Orgambide, de Corpus Scripti, d’Une philosophie à coups de rein tempère les forces d’autodestruction par un hymne aux puissances du jouir, aux forces du vivre. Ces deux explorateurs des pulsions et de la part sauvage des corps ont délivré des œuvres tissées par les nerfs, par le paroxysme, bâties sur la guerre déclarée à l’ordre de la Loi et aux fourches caudines du rationnel. Possédés l’un et l’autre, habités par un feu créateur qui bouscule ce qui tient lieu de peinture et d’écriture, ils sont les artisans de la démesure, de la révolte contre ce qui bride et domestique les flux de sexe, d’enfance, du sensible. Refusant tout ce qui amoindrit et formate la vie, arpenteurs des bas-fonds, du chaos et de ce que la société proscrit, ils fulgurent comme les chantres des matières, des corps qui bandent, bavent, éructent. Se tenant du côté de l’anti-logos, de la libération de toutes les entraves sociétales, leurs œuvres ciselées dans l’insoumission radicale sont à jamais non lissables dans la police de l’art. Leur exploration des intensités, des états-limites inclut le corps-à-corps avec les ténèbres, avec la sainteté noire et scélérate. Elle ne se tient que sur la ligne de risque qui s’ouvre sous les pieds de ceux qui affrontent le chaos et les visages souterrains de la vie.
« Je suis la mémoire des Morts », dit-il.
Et c’est comme s’il disait : « Je suis la volonté de vivre ».
Cette voix, ce regard,
Sont ceux de la pérennité de la Source.
Ils sont le sens
Des grands défis qui traversent les siècles[3].
Stéphane Mandelbaum. L’œuvre gravé et Opéra gouffre ou S.M. assassiné plongent dans le plan transcendantal d’un peintre qui, du fond de sa précocité, a explosé les limites de la peinture, de la gravure, du dessin, a fait voler en éclats les conforts mentaux pour interroger l’abîme, les points de non-retour, le fracas de la condition humaine, les convulsions de l’Histoire, les cendres de la Shoah. Au fil d’une a‑logique de la sensation, chevauchant le risque esthétique et existentiel, êtres de la surfusion, Moreau et Mandelbaum ont fait du creusement de l’obscène, de l’exhumation du corporel et de l’en deçà de la Loi la manière de mettre en lumière ce que nous refusons de voir.
La lutte contre le rationnel nanisant et amputateur passe par le dévergondement. Par la libération et l’accession à la lumière du peuple des abîmes (….) Dans cet univers, dont rien n’est à rejeter, le seul gouvernement qui vaille est celui du style (…) Il est le sexe, la folie et la mort, portés à d’extrêmes températures, d’où naissent des personnages qui ne sont autres que lui-même multiplié, ou dissocié, fragmenté par l’explosion de la diversité[4].
Stéphane Mandelbaum fait retour, revient hanter les écrivains. Traversé par la Shoah, par la violence de la condition humaine, il ne peut que frapper aux portes de celles et ceux qui ont une propension à être habités par les questions des limites, de l’irreprésentable et du tabou. Après les textes bouillonnants, lyriques de Marcel Moreau, le romancier, scénariste et réalisateur français Jérôme Michaud-Larivière évoque l’artiste dans un récit biographique intitulé Tête d’homme[5]. Au début des années 2010, l’écrivain Yves Wellens publie Épreuve d’artiste[6]. Dans ce livre dédié au peintre Arié Mandelbaum, père de Stéphane, l’auteur entre autres de Cas de figure, D’Outre-Belgique, Vert bouteille, Cette vieille histoire, questionne à travers la trajectoire de l’artiste le geste créateur, ses combustibles, les liens entre vie et création, les mises en danger, la quête, le dépassement des limites. La fiction construit une architecture à facettes où se côtoient des coupures de presse, des fragments d’actualité sur le vol du tableau de Modigliani, sur la mort du peintre, des portraits des figures centrales de l’imaginaire du jeune artiste (Pasolini, Pierre Goldman…) et enfin des chapitres prêtant voix au peintre assassiné. Centré sur la figure du peintre-cambrioleur, le texte ausculte les ressorts, les lignes de fond d’une œuvre qui, fascinée par les hors-la-loi, par le monde de la pègre, hantée par le Mal, par la violence exterminatrice du nazisme, dérange, bouscule.
J’ai renoncé à l’art. C’est-à-dire que je ne vois plus dans l’art de quoi assouvir mes instincts. Est-ce pour autant une rupture avec moi-même ? Ou faut-il y voir plutôt une forme de continuité ? (…) Je puis dire que j’ai toujours cherché la transgression — et qu’elle m’a le plus souvent trouvé. À force de m’engager dans ce sens, j’ai mesuré que l’espace qui sépare (la légalité de l’illégalité ; l’ordre du désordre ; la morale de l’absence de morale ; la norme du défaut de norme) est toujours plus ténu[7].
Puzzle mu peut-être par le désir de ressaisir une trajectoire, sa cohérence sismique ou volonté de se frotter à un double qui a payé de sa vie la radicalité de son questionnement, Épreuve d’artiste débroussaille les noces du politique et du pornographique, questionne la faille identitaire autour du nom Juif et le mystère d’un être, surdoué précoce qui, comme Rimbaud s’est amputé de la poésie pour partir en Afrique, semblait se détacher de la peinture la dernière année de sa vie. Yves Wellens, comme Gilles Sebhan ou Véronique Sels, creusent l’énigme S. M. en veillant à ne pas la lever. Pourquoi la fascination de l’art a‑t-elle pu être concurrencée, supplantée par l’attrait pour la vie en marge, pour l’univers de la pègre ? Yves Wellens, Gilles Sebhan, Véronique Sels dans son roman Même pas mort !, s’emparent d’une idiosyncrasie propre à l’artiste et en jouent comme d’un angle de lecture d’une œuvre-vie. Très jeune, Stéphane Mandelbaum a en effet rédigé des notices nécrologiques, des témoignages d’existences fictives, de morts violentes, des notices qui le font parfois naître au début du 20e siècle et mourir assassiné dans un camp en 1944, parfois en 1940 (« Juif tué par les nazis ») ou qui mentionnent son assassinat par des hommes de main. Comme Gilles Sebhan le fera dans son essai, Yves Wellens articule son discours autour de ces vignettes de vies parallèles enserrées dans des avis nécrologiques.
1982
Je me suis fait tuer
Stéphane Mandelbaum
(des tireurs nains le visent
sans sommation)[8].
Dans son essai paru en 2014, Stéphane Mandelbaum ou le rêve d’Auschwitz[9], publié en 2019 sous une version augmentée, l’écrivain et peintre français Gilles Sebhan, auteur entre autres de La dette, Domodossola, le suicide de Jean Genet, Tony Duvert, l’enfant silencieux, London WC2, La semaine des martyrs, La folie Tristan, Hors classe. Un trait d’immaturité, interroge l’imaginaire de la violence dans l’œuvre du peintre, les paysages où se rencontrent Éros et Thanatos, le pornographique et l’extermination des Juifs. Comment le jeune artiste s’est-il emparé de la question de l’impossible et l’a‑t-il traduite en gravures, en dessins, en peintures ? Comment, rôdant autour de la douleur d’une identité juive qui ne lui revient pas, sa mère Pili étant arménienne, a‑t-il fait de ce doute identitaire, de cette crise (qui excède le nom Juif) un des carburants de son geste artistique ? Jusqu’à convoiter obscurément son immolation, dans un désir de coïncider avec un devenir Juif au terme d’une violence sacrificielle. Jusqu’à renoncer à la peinture pour se jeter dans l’urgence de la vie en marge, hors-la-loi, dans l’adrénaline des braquages, délaissant la médiation de l’art pour se frotter à l’empire des sens et à la violence jouissive du réel.
Qui suis-je, semblent dire les figures, portraits et autoportraits — parfois les deux — de Stéphane Mandelbaum. Les têtes ont quelque chose d’un masque. Pasolini, un masque. Et encore Bacon. Et Rimbaud. Et Szulim. Les masques qu’empruntent Stéphane Mandelbaum pour se regarder lui-même[10].
Descendant à corps perdu dans les forces souterraines qui animent les œuvres de Stéphane Mandelbaum, notamment dans deux créations datant de 1983 intitulées Le rêve d’Auschwitz, Gilles Sebhan questionne la juxtaposition troublante de la réalité concentrationnaire et d’un plan pornographique, une association qui surgit sous une forme paroxystique dans Le rêve d’Auschwitz mais qui percole dans bien des dessins où s’imbriquent la mort à Auschwitz et la petite mort de l’orgasme, Himmler et Mickey, le père Arié et une citation de Tintin tirée de L’étoile mystérieuse, relative au banquier juif caricaturé par Hergé. Sacrilège du court-circuit entre l’enfer de la Shoah, les dignitaires du IIIème Reich et les extases d’Éros, choc d’une simultanéité entre le passé et le présent, vertige d’un télescopage entre l’horreur d’un génocide et la fièvre sexuelle. L’Histoire enchaine des siècles de violences, de tragédies, de guerres. Déréglant les limites par l’illimité de la mort et de l’érotisme, l’artiste arrache les voiles de l’hypocrisie, les faux-semblants et nous montre le magma des pulsions qui régit nos corps et le grand corps malade de l’Histoire.
L’obsession mandelbaumienne de la mort, de la fin prématurée, écho d’un génie artistique précoce, l’auréole de gloire noire qui entoure son panthéon de rebelles fauchés dans leur jeunesse ou avant la vieillesse (Pasolini, Pierre Goldman, Rimbaud) lancent Gilles Sebhan dans une réflexion sur la place de la stèle, du tombeau dans les dessins-listes, parfois appelés « gribouillis », qu’il pratiqua compulsivement toute sa vie.
Dans une mystérieuse uchronie, Stéphane se fait mourir avant la naissance, se propulsant dans un passé rêvé. Ainsi peut-on lire :
Stéphane Mandelbaum
1901–1944
Juif mort dans les camps
Par l’Allemagne nazie[11].
En 2022, la romancière Véronique Sels, autrice de La tentation du pont, Bienvenue en Norlande, Voyage de noces avec ma mère, La ballerine aux gros seins, livre avec Même pas mort ![12] un dispositif audacieux qui réélabore fictivement la mort, et par là l’existence, de Stéphane Mandelbaum. L’hypothèse romanesque sur laquelle le livre repose est donnée par le titre : à tous ceux et celles qui ont cru à l’assassinat de Stéphane Mandelbaum en décembre 1986 à l’âge de vingt-cinq ans, le personnage de S. M. dévoile qu’il est vivant, que sa mort ne fut qu’une mise en scène, un tour de plus dans le ballet des identités multiples. Se réveillant amnésique à Casablanca, le visage bandé, le protagoniste se livre à une recherche identitaire afin de faire main basse sur ses origines, sur son nom, sur sa vie d’avant. L’enquête s’apparente à celle d’Œdipe qui recherche le responsable de la peste s’abattant sur Thèbes, à ceci près que l’initiateur de la quête ne se découvre pas, in fine, coupable. Ici, la spoliation de la mémoire individuelle, l’amnésie psychogène se verra levée au terme d’un périple sur plusieurs continents, de l’Europe à l’Afrique, de l’Amérique du Nord à l’Amérique du Sud, au terme d’une descente hallucinée dans l’écheveau des victimes et des bourreaux, de leurs descendants, des séquelles de l’après. Pour les survivants, pour les descendants des victimes, y a‑t-il un après à la Solution finale ?
Ce n’était pas un corps que je baisais mais un arbre généalogique en flammes. Je venais sur son grand-oncle et ce qu’il représentait. J’éjaculais sur des milliers d’exfiltrés. Je tamponnais huit mille passeports et cent mille cartes d’identité à l’encre de mon sperme. Je savonnais la route des rats. Je noyais le réseau Odessa. J’ensevelissais le IIIème Reich sous mes humeurs séminales, je lui administrais ma solution finale pendant que ses vigoureux tétons me sommaient de les bleuir, que son cou appelait mes dents, que son dos cherchait mes ongles[13].
Redéployant la trajectoire fictive d’un artiste qui s’inventait des doubles, qui s’adonnait à des vies parallèles, le roman de Véronique Sels remet en selle la mémoire blessée du narrateur et celle du 20e siècle, interrogeant la première via la seconde et vice-versa.
Tout se passait comme si ma mémoire faisait partie de ces biens confisqués durant l’Occupation et n’avait jamais refait surface depuis. Il y avait dans mon obstination à ne pas me ressouvenir le même entêtement que chez quelqu’un qui se répèterait à longueur de journée « je suis américain, je suis américain » ou « je suis écossais, je suis écossais », réduit à cette définition de lui-même[14].
Au terme de ce jeu de pistes géopolitique, de ce long cheminement vers la reconquête de soi, un événement déverrouillera le royaume d’une mémoire soufflée par le traumatisme et permettra au personnage de se reconnecter avec celui qu’il était avant. Le continent englouti du passé personnel et du passé collectif refait surface. Avec virtuosité et humour, Même pas mort ! régénère simultanément le biographique et l’historique grâce à la puissance d’une imagination qui redonne sens et vie au réel. Durant ses quelques années de création, l’artiste a tordu les lois du visible, les codes du voir pour sonder les points de séisme, pour figurer les délires séculaires, les impasses de la condition humaine et ses embardées dans l’inhumain. La romancière tord à son tour la matière d’une vie-œuvre jusqu’à se brancher sur les courants et tropismes inconscients d’une Histoire qui saigne, éventre et déraille. L’écriture remporte le bras-de-fer contre les planificateurs de l’extermination et leur volonté d’effacer toute trace de la mise en œuvre industrielle du génocide. Ressaisir et décrypter par le prisme de la fiction les fragments décousus d’une vie avalée par le trou noir de l’amnésie implique de recomposer les facettes désaccordées du 20e siècle, de fouiller dans ses zones les plus ténébreuses.
Des décennies après sa mort, le devenir de l’œuvre de Stéphane Mandelbaum, les nouvelles lectures et approches qu’elle suscite du côté des historiens de l’art sont indissociables des écrits fictionnels, des essais biographiques qui s’enroulent autour de son nom afin d’y traquer la puissance de celui qui est venu pour déranger le confort d’une discipline esthétique qu’il révolutionna dans un braquage des formes et une violation de la question de l’irreprésentable.
Véronique Bergen
[1] Marcel MOREAU, Opéra gouffre ou S. M. assassiné, 12 dessins de Stéphane Mandelbaum, une gravure d’Arié Mandelbaum, La pierre d’alun, 1988.
[2] ID., Stéphane Mandelbaum. L’œuvre gravé, Didier Devillez Éditeur / CFC Éditions, 1992.
[3] Ibid.
[4] Opéra gouffre ou S.M. assassiné, op. cit., p. 29–30.
[5] Jérôme MICHAUD-LARIVIÈRE, Tête d’homme, Julliard, 1993.
[6] Yves WELLENS, Épreuve d’artiste, Renaissance du Livre, Grand miroir, 2011.
[7] Ibid., p. 60.
[8] Yves WELLENS, op. cit., p. 194.
[9] Gilles SEBHAN, Mandelbaum ou le rêve d’Auschwitz, Les Impressions Nouvelles, 2014. Nouvelle édition augmentée en 2019. Nous nous référons à la nouvelle édition augmentée.
[10] Ibid., p. 67.
[11] Ibid., p. 110–111.
[12] Véronique SELS, Même pas mort !, Genèse, 2022.
[13] Ibid., p. 208.
[14] Ibid., p. 210.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°215 (2023)

