Stéphane Mandelbaum, personnage de fiction

Stéphane Mandelbaum, Composition

Stéphane Man­del­baum, Com­po­si­tion, vers 1981, coll. par­ti­c­ulière

Dans l’espace des Let­tres belges, le pein­tre, dessi­na­teur Stéphane Man­del­baum occupe une place sin­gulière, mar­ginale certes, mais prég­nante. Après sa mort, son œuvre-vie éminem­ment romanesque, sa fin trag­ique ont agi comme un élec­tro­choc fic­tion­nel.

Celui qui, au cours de sa tra­ver­sée météorique du monde de l’art, n’a cessé de sécréter des alter égo, de s’inventer des vies par­al­lèles, de met­tre en scène la date de sa mort, de jouer avec le ver­tige de l’identité, a vu son geste se pro­longer auprès de Mar­cel More­au, d’Yves Wellens, de Véronique Sels, sans oubli­er les écrivains français Jérôme Michaud-Lar­iv­ière et Gilles Seb­han. Il a aus­si sus­cité des textes, des films à la lisière de l’analyse et du réc­it sub­jec­tif, textes de Georges Meu­rant, Anne Diatkine, Gérard Pres­zow, films de Gérard Pres­zow, Jean-Pierre Sougy, Stéphane Collin. Stéphane/Malek qui vivait à l’heure de la réin­ven­tion per­pétuelle de son iden­tité, qui dilu­ait la réal­ité dans l’énergie exal­tante de l’imaginaire, jusqu’à l’indissociation entre réel et fic­tif, voit se pro­longer, par-delà sa mort, ce mou­ve­ment de nais­sance con­tin­uée. Des écrivains se char­gent désor­mais de cette démul­ti­pli­ca­tion de l’égo à laque­lle il s’adonnait.

Par­lant de sa pro­pre œuvre, Mar­guerite Duras évo­quait la trans­mu­ta­tion de sa mère en écri­t­ure courante, sa méta­mor­phose en matéri­au d’écriture. Dev­enue per­son­nage de fic­tion, sa mère agis­sait d’une part comme source catalysant l’écrire et con­quérait d’autre part le statut de sujet, de thème de la fic­tion. C’est à sem­blable trans­la­tion que l’on a affaire dans le cas de Stéphane Man­del­baum. À chaque fois, sous des formes sin­gulières et sub­jec­tives, les écrivains qui se sont emparés de l’artiste, ou plus pré­cisé­ment dont Stéphane Man­del­baum s’est emparé, ont fait l’épreuve d’une ren­con­tre. On peut par­ler d’une vis­i­ta­tion qui les per­cute, qui les déracine, les bous­cule, d’un mou­ve­ment d’envoûtement : réqui­si­tion­nés par un mort, appelés sans qu’ils puis­sent résis­ter à la con­vo­ca­tion, ils sont som­més de répon­dre à l’appel que l’œuvre-vie de Stéphane Man­del­baum leur tend. La ren­con­tre prend divers vis­ages qui, loin d’être exclusifs, peu­vent se super­pos­er, s’imbriquer. Il peut s’agir du vis­age d’une prox­im­ité dans les ques­tion­nements exis­ten­tiels et esthé­tiques, d’un miroir ten­du sur ses pro­pres gouf­fres et sur ceux de l’époque. Le pein­tre sur­git par­fois comme un révéla­teur qui libère un monde d’affects, de vio­lence pul­sion­nelle. La ren­con­tre prend alors la forme de l’éveil à des ter­ri­toires enfouis de la psy­ché per­son­nelle, de l’accès aux veines souter­raines, invis­i­bles de l’Histoire, aux zones d’ombre que l’artiste a arpen­tées. Stéphane Man­del­baum, l’éveilleur, nous empêche de nous endormir dans les faux-sem­blants d’un monde lisse et rationnel.

Stéphane Mandelbaum

Stéphane Man­del­baum lors de ses études à l’Académie de dessin et des arts déco­rat­ifs de Water­mael-Boits­fort (pro­fesseur Lucien Braet), en 1976–1979 © Tous droits réservés

Plutôt que de créa­tions, il faudrait par­ler de co-créa­tions tant les œuvres, les listes, les frag­ments textuels de l’artiste, tant les éclats de sa vie font par­tie inté­grante des dis­posi­tifs lit­téraires inven­tés. Principe act­if depuis l’avènement des champs artis­tiques, le devenir fic­tion­nel de per­son­nal­ités célèbres ou mécon­nues, à savoir leur trans­fig­u­ra­tion esthé­tique, en est venu à dessin­er une ten­dance mar­quante des créa­tions con­tem­po­raines. Ce qu’on appelait aupar­a­vant biogra­phie romancée se nomme désor­mais exofic­tion et car­ac­térise des œuvres romanesques inspirées, de près ou de loin, par la vie d’une fig­ure his­torique. Loin d’être l’apanage exclusif des pro­duc­tions actuelles, les exofic­tions et les aut­ofic­tions (les unes et les autres tan­tôt assumées, portées au rang de man­i­feste, tan­tôt rejouées, maquil­lées) sont au cœur du dis­posi­tif lit­téraire depuis que l’imaginaire est le roy­aume de l’écriture. Forgé par Philippe Vas­set, basé sur l’opposition avec le genre dit de l’autofiction, le terme « exofic­tion » date de 2013. Mais, ce genre lit­téraire aux con­tours et principes flous préex­iste à sa nom­i­na­tion. Une appel­la­tion en out­re sou­vent réduc­trice dès lors qu’elle abor­de les ouvrages sous le prisme exclusif d’une réécri­t­ure de l’Histoire, de cer­tains de ses acteurs. Certes, dans le champ actuel, on peut par­ler d’une dou­ble muta­tion hégé­monique vers l’exofiction d’une part, vers l’autofiction de l’autre. Dans la défer­lante de la pro­duc­tion lit­téraire actuelle, il n’est qua­si aucune fig­ure his­torique (écla­tante ou mar­ginale) à n’avoir fait l’objet d’une appro­pri­a­tion lit­téraire (ou ciné­matographique, musi­cale, plas­tique, choré­graphique). Nous sommes proches du jour où il n’y aura presque plus de per­son­nage cen­tral ou sec­ondaire de l’Histoire mon­di­ale, de l’histoire de l’art, des sci­ences, des inven­tions, du sport, des faits divers à n’avoir été cat­a­pulté dans le roy­aume de la fic­tion.

moreau stephane mandelbaum l'oeuvre gravéPio­nnier,  sans dis­ci­ple, Mar­cel More­au offre des textes de lave avec Opéra gouf­fre ou S. M. assas­s­iné[1] et les poèmes dans Stéphane Man­del­baum. L’œuvre gravé[2]. Dans cette ren­con­tre entre deux écorchés vifs, entre deux êtres tel­luriques, l’artiste Man­del­baum appa­raît comme un frère rim­bal­dien, tail­lé dans la même étoffe de feu que Mar­cel More­au, à ceci près que l’auteur du Chant des parox­ysmes, d’Orgam­bide, de Cor­pus Scrip­ti, d’Une philoso­phie à coups de rein tem­père les forces d’autodestruction par un hymne aux puis­sances du jouir, aux forces du vivre. Ces deux explo­rateurs des pul­sions et de la part sauvage des corps ont délivré des œuvres tis­sées par les nerfs, par le parox­ysme, bâties sur la guerre déclarée à l’ordre de la Loi et aux fourch­es caudines du rationnel. Pos­sédés l’un et l’autre, habités par un feu créa­teur qui bous­cule ce qui tient lieu de pein­ture et d’écriture, ils sont les arti­sans de la démesure, de la révolte con­tre ce qui bride et domes­tique les flux de sexe, d’enfance, du sen­si­ble. Refu­sant tout ce qui amoin­drit et for­mate la vie, arpen­teurs des bas-fonds, du chaos et de ce que la société pro­scrit, ils ful­gurent comme les chantres des matières, des corps qui ban­dent, bavent, éructent. Se ten­ant du côté de l’anti-logos, de la libéra­tion de toutes les entrav­es socié­tales, leurs œuvres ciselées dans l’insoumission rad­i­cale sont à jamais non liss­ables dans la police de l’art. Leur explo­ration des inten­sités, des états-lim­ites inclut le corps-à-corps avec les ténèbres, avec la sain­teté noire et scélérate. Elle ne se tient que sur la ligne de risque qui s’ouvre sous les pieds de ceux qui affron­tent le chaos et les vis­ages souter­rains de la vie.

« Je suis la mémoire des Morts », dit-il.
Et c’est comme s’il dis­ait : « Je suis la volon­té de vivre ».
Cette voix, ce regard,
Sont ceux de la péren­nité de la Source.
Ils sont le sens
Des grands défis qui tra­versent les siè­cles[3].

Stéphane Man­del­baum. L’œuvre gravé et Opéra gouf­fre ou S.M. assas­s­iné plon­gent dans le plan tran­scen­dan­tal d’un pein­tre qui, du fond de sa pré­coc­ité, a explosé les lim­ites de la pein­ture, de la gravure, du dessin, a fait vol­er en éclats les con­forts men­taux pour inter­roger l’abîme, les points de non-retour, le fra­cas de la con­di­tion humaine, les con­vul­sions de l’Histoire, les cen­dres de la Shoah. Au fil d’une a‑logique de la sen­sa­tion, chevauchant le risque esthé­tique et exis­ten­tiel, êtres de la sur­fu­sion, More­au et Man­del­baum ont fait du creuse­ment de l’obscène, de l’exhumation du cor­porel et de l’en deçà de la Loi la manière de met­tre en lumière ce que nous refu­sons de voir.

La lutte con­tre le rationnel nanisant et ampu­ta­teur passe par le déver­gonde­ment. Par la libéra­tion et l’accession à la lumière du peu­ple des abîmes  (….) Dans cet univers, dont rien n’est à rejeter, le seul gou­verne­ment qui vaille est celui du style (…) Il est le sexe, la folie et la mort, portés à d’extrêmes tem­péra­tures, d’où nais­sent des per­son­nages qui ne sont autres que lui-même mul­ti­plié, ou dis­so­cié, frag­men­té par l’explosion de la diver­sité[4].

wellens epreuve d'artiste

Stéphane Man­del­baum fait retour, revient hanter les écrivains. Tra­ver­sé par la Shoah, par la vio­lence de la con­di­tion humaine, il ne peut que frap­per aux portes de celles et ceux qui ont une propen­sion à être habités par les ques­tions des lim­ites, de l’irreprésentable et du tabou. Après les textes bouil­lon­nants, lyriques de Mar­cel More­au, le romanci­er, scé­nar­iste et réal­isa­teur français Jérôme Michaud-Lar­iv­ière évoque l’artiste dans un réc­it biographique inti­t­ulé Tête d’homme[5]. Au début des années 2010, l’écrivain Yves Wellens pub­lie Épreuve d’artiste[6]. Dans ce livre dédié au pein­tre Arié Man­del­baum, père de Stéphane, l’auteur entre autres de Cas de fig­ure, D’Outre-Belgique, Vert bouteille, Cette vieille his­toire, ques­tionne à tra­vers la tra­jec­toire de l’artiste le geste créa­teur, ses com­bustibles, les liens entre vie et créa­tion, les mis­es en dan­ger, la quête, le dépasse­ment des lim­ites. La fic­tion con­stru­it une archi­tec­ture à facettes où se côtoient des coupures de presse, des frag­ments d’actualité sur le vol du tableau de Modigliani, sur la mort du pein­tre, des por­traits des fig­ures cen­trales de l’imaginaire du jeune artiste (Pasoli­ni, Pierre Gold­man…) et enfin des chapitres prê­tant voix au pein­tre assas­s­iné. Cen­tré sur la fig­ure du pein­tre-cam­bri­oleur, le texte aus­culte les ressorts, les lignes de fond d’une œuvre qui, fascinée par les hors-la-loi, par le monde de la pègre, han­tée par le Mal, par la vio­lence exter­mi­na­trice du nazisme, dérange, bous­cule.

J’ai renon­cé à l’art. C’est-à-dire que je ne vois plus dans l’art de quoi assou­vir mes instincts. Est-ce pour autant une rup­ture avec moi-même ?  Ou faut-il y voir plutôt une forme de con­ti­nu­ité ? (…) Je puis dire que j’ai tou­jours cher­ché la trans­gres­sion — et qu’elle m’a le plus sou­vent trou­vé. À force de m’engager dans ce sens, j’ai mesuré que l’espace qui sépare (la légal­ité de l’illégalité ; l’ordre du désor­dre ; la morale de l’absence de morale ; la norme du défaut de norme) est tou­jours plus ténu[7].

Puz­zle mu peut-être par le désir de res­saisir une tra­jec­toire, sa cohérence sis­mique ou volon­té de se frot­ter à un dou­ble qui a payé de sa vie la rad­i­cal­ité de son ques­tion­nement, Épreuve d’artiste débrous­saille les noces du poli­tique et du pornographique, ques­tionne la faille iden­ti­taire autour du nom Juif et le mys­tère d’un être, sur­doué pré­coce qui, comme Rim­baud s’est amputé de la poésie pour par­tir en Afrique, sem­blait se détach­er de la pein­ture la dernière année de sa vie. Yves Wellens, comme Gilles Seb­han ou Véronique Sels, creusent l’énigme S. M. en veil­lant à ne pas la lever. Pourquoi la fas­ci­na­tion de l’art a‑t-elle pu être con­cur­rencée, sup­plan­tée par l’attrait pour la vie en marge, pour l’univers de la pègre ? Yves Wellens, Gilles Seb­han, Véronique Sels dans son roman Même pas mort !, s’emparent d’une idio­syn­crasie pro­pre à l’artiste et en jouent comme d’un angle de lec­ture d’une œuvre-vie. Très jeune, Stéphane Man­del­baum a en effet rédigé des notices nécrologiques, des témoignages d’existences fic­tives, de morts vio­lentes, des notices qui le font par­fois naître au début du 20e siè­cle et mourir assas­s­iné dans un camp en 1944, par­fois en 1940 (« Juif tué par les nazis ») ou qui men­tion­nent son assas­si­nat par des hommes de main. Comme Gilles Seb­han le fera dans son essai, Yves Wellens artic­ule son dis­cours autour de ces vignettes de vies par­al­lèles enser­rées dans des avis nécrologiques.

1982
Je me suis fait tuer
Stéphane Man­del­baum

(des tireurs nains le visent
sans som­ma­tion)[8].

sebhan stephane mandelbaum ou le reve d'auschwitzDans son essai paru en 2014, Stéphane Man­del­baum ou le rêve d’Auschwitz[9], pub­lié en 2019 sous une ver­sion aug­men­tée, l’écrivain et pein­tre français Gilles Seb­han, auteur entre autres de La dette, Domo­d­os­so­la, le sui­cide de Jean Genet, Tony Duvert, l’enfant silen­cieux,  Lon­don WC2, La semaine des mar­tyrs, La folie Tris­tan, Hors classe. Un trait d’immaturité, inter­roge l’imaginaire de la vio­lence dans l’œuvre du pein­tre, les paysages où se ren­con­trent Éros et Thanatos, le pornographique et l’extermination des Juifs. Com­ment le jeune artiste s’est-il emparé de la ques­tion de l’impossible et l’a‑t-il traduite en gravures, en dessins, en pein­tures ? Com­ment, rôdant autour de la douleur d’une iden­tité juive qui ne lui revient pas, sa mère Pili étant arméni­enne, a‑t-il fait de ce doute iden­ti­taire, de cette crise (qui excède le nom Juif) un des car­bu­rants de son geste artis­tique ? Jusqu’à con­voiter obscuré­ment son immo­la­tion, dans un désir de coïn­cider avec un devenir Juif au terme d’une vio­lence sac­ri­fi­cielle. Jusqu’à renon­cer à la pein­ture pour se jeter dans l’urgence de la vie en marge, hors-la-loi, dans l’adrénaline des braquages, délais­sant la médi­a­tion de l’art pour se frot­ter à l’empire des sens et à la vio­lence jouis­sive du réel.

Qui suis-je, sem­blent dire les fig­ures, por­traits et auto­por­traits — par­fois les deux — de Stéphane Man­del­baum. Les têtes ont quelque chose d’un masque. Pasoli­ni, un masque. Et encore Bacon. Et Rim­baud. Et Szulim. Les masques qu’empruntent Stéphane Man­del­baum pour se regarder lui-même[10].

Descen­dant à corps per­du dans les forces souter­raines qui ani­ment les œuvres de Stéphane Man­del­baum, notam­ment dans deux créa­tions datant de 1983 inti­t­ulées Le rêve d’Auschwitz, Gilles Seb­han ques­tionne la jux­ta­po­si­tion trou­blante de la réal­ité con­cen­tra­tionnaire et d’un plan pornographique, une asso­ci­a­tion qui sur­git sous une forme parox­ys­tique dans Le rêve d’Auschwitz mais qui per­cole dans bien des dessins où s’imbriquent la mort à Auschwitz et la petite mort de l’orgasme, Himm­ler et Mick­ey, le père Arié et une cita­tion de Tintin tirée de L’étoile mys­térieuse, rel­a­tive au ban­quier juif car­i­caturé par Hergé. Sac­rilège du court-cir­cuit entre l’enfer de la Shoah, les dig­ni­taires du IIIème Reich et les extases d’Éros, choc d’une simul­tanéité entre le passé et le présent, ver­tige d’un téle­sco­page entre l’horreur d’un géno­cide et la fièvre sex­uelle. L’Histoire enchaine des siè­cles de vio­lences, de tragédies, de guer­res. Déréglant les lim­ites par l’illimité de la mort et de l’érotisme, l’artiste arrache les voiles de l’hypocrisie, les faux-sem­blants et nous mon­tre le mag­ma des pul­sions qui régit nos corps et le grand corps malade de l’Histoire.

L’obsession man­del­bau­mi­enne de la mort, de la fin pré­maturée, écho d’un génie artis­tique pré­coce, l’auréole de gloire noire qui entoure son pan­théon de rebelles fauchés dans leur jeunesse ou avant la vieil­lesse (Pasoli­ni, Pierre Gold­man, Rim­baud) lan­cent Gilles Seb­han dans une réflex­ion sur la place de la stèle, du tombeau dans les dessins-listes, par­fois appelés « gri­bouil­lis », qu’il pra­ti­qua com­pul­sive­ment toute sa vie.

Dans une mys­térieuse uchronie, Stéphane se fait mourir avant la nais­sance, se propul­sant dans un passé rêvé. Ain­si peut-on lire :                            
Stéphane Man­del­baum                               
1901–1944
Juif mort dans les camps                               
Par l’Allemagne nazie[11].

sels meme pas mortEn 2022, la roman­cière Véronique Sels, autrice de La ten­ta­tion du pont, Bien­v­enue en Nor­lande, Voy­age de noces avec ma mère, La bal­ler­ine aux gros seins, livre avec Même pas mort ![12] un dis­posi­tif auda­cieux qui rééla­bore fic­tive­ment la mort, et par là l’existence, de Stéphane Man­del­baum. L’hypothèse romanesque sur laque­lle le livre repose est don­née par le titre : à tous ceux et celles qui ont cru à l’assassinat de Stéphane Man­del­baum en décem­bre 1986 à l’âge de vingt-cinq ans, le per­son­nage de S. M. dévoile qu’il est vivant, que sa mort ne fut qu’une mise en scène, un tour de plus dans le bal­let des iden­tités mul­ti­ples. Se réveil­lant amnésique à Casablan­ca, le vis­age bandé, le pro­tag­o­niste se livre à une recherche iden­ti­taire afin de faire main basse sur ses orig­ines, sur son nom, sur sa vie d’avant. L’enquête s’apparente à celle d’Œdipe qui recherche le respon­s­able de la peste s’abattant sur Thèbes, à ceci près que l’initiateur de la quête ne se décou­vre pas, in fine, coupable. Ici, la spo­li­a­tion de la mémoire indi­vidu­elle, l’amnésie psy­chogène se ver­ra lev­ée au terme d’un périple sur plusieurs con­ti­nents, de l’Europe à l’Afrique, de l’Amérique du Nord à l’Amérique du Sud, au terme d’une descente hal­lu­cinée dans l’écheveau des vic­times et des bour­reaux, de leurs descen­dants, des séquelles de l’après. Pour les sur­vivants, pour les descen­dants des vic­times, y a‑t-il un après à la Solu­tion finale ?

Ce n’était pas un corps que je bai­sais mais un arbre généalogique en flammes. Je venais sur son grand-oncle et ce qu’il représen­tait. J’éjaculais sur des mil­liers d’exfiltrés. Je tam­pon­nais huit mille passe­ports et cent mille cartes d’identité à l’encre de mon sperme. Je savon­nais la route des rats. Je noy­ais le réseau Odessa. J’ensevelissais le IIIème Reich sous mes humeurs sémi­nales, je lui admin­is­trais ma solu­tion finale pen­dant que ses vigoureux tétons me som­maient de les bleuir, que son cou appelait mes dents, que son dos cher­chait mes ongles[13].

Redé­ploy­ant la tra­jec­toire fic­tive d’un artiste qui s’inventait des dou­bles, qui s’adonnait à des vies par­al­lèles, le roman de Véronique Sels remet en selle la mémoire blessée du nar­ra­teur et celle du 20e siè­cle, inter­ro­geant la pre­mière via la sec­onde et vice-ver­sa.

Tout se pas­sait comme si ma mémoire fai­sait par­tie de ces biens con­fisqués durant l’Occupation et n’avait jamais refait sur­face depuis. Il y avait dans mon obsti­na­tion à ne pas me ressou­venir le même entête­ment que chez quelqu’un qui se répèterait à longueur de journée « je suis améri­cain, je suis améri­cain » ou « je suis écos­sais, je suis écos­sais », réduit à cette déf­i­ni­tion de lui-même[14].

Au terme de ce jeu de pistes géopoli­tique, de ce long chem­ine­ment vers la recon­quête de soi, un événe­ment déver­rouillera le roy­aume d’une mémoire souf­flée par le trau­ma­tisme et per­me­t­tra au per­son­nage de se recon­necter avec celui qu’il était avant. Le con­ti­nent englouti du passé per­son­nel et du passé col­lec­tif refait sur­face. Avec vir­tu­osité et humour, Même pas mort ! régénère simul­tané­ment le biographique et l’historique grâce à la puis­sance d’une imag­i­na­tion qui redonne sens et vie au réel. Durant ses quelques années de créa­tion, l’artiste a tor­du les lois du vis­i­ble, les codes du voir pour son­der les points de séisme, pour fig­ur­er les délires sécu­laires, les impass­es de la con­di­tion humaine et ses embardées dans l’inhumain. La roman­cière tord à son tour la matière d’une vie-œuvre jusqu’à se branch­er sur les courants et tro­pismes incon­scients d’une His­toire qui saigne, éven­tre et déraille. L’écriture rem­porte le bras-de-fer con­tre les plan­i­fi­ca­teurs de l’extermination et leur volon­té d’effacer toute trace de la mise en œuvre indus­trielle du géno­cide. Res­saisir et décrypter par le prisme de la fic­tion les frag­ments décousus d’une vie avalée par le trou noir de l’amnésie implique de recom­pos­er les facettes désac­cordées du 20e siè­cle, de fouiller dans ses zones les plus ténébreuses.

Des décen­nies après sa mort, le devenir de l’œuvre de Stéphane Man­del­baum, les nou­velles lec­tures et approches qu’elle sus­cite du côté des his­to­riens de l’art sont indis­so­cia­bles des écrits fic­tion­nels, des essais biographiques qui s’enroulent autour de son nom afin d’y tra­quer la puis­sance de celui qui est venu pour déranger le con­fort d’une dis­ci­pline esthé­tique qu’il révo­lu­tion­na dans un braquage des formes et une vio­la­tion de la ques­tion de l’irreprésentable.

Véronique Bergen


[1] Mar­cel MOREAU, Opéra gouf­fre ou S. M. assas­s­iné, 12 dessins de Stéphane Man­del­baum, une gravure d’Arié Man­del­baum, La pierre d’alun, 1988.
[2] ID., Stéphane Man­del­baum. L’œuvre gravé, Didi­er Dev­illez Édi­teur / CFC Édi­tions, 1992.
[3] Ibid.
[4] Opéra gouf­fre ou S.M. assas­s­iné, op. cit., p. 29–30.
[5] Jérôme MICHAUD-LARIVIÈRE, Tête d’homme, Jul­liard, 1993.
[6] Yves WELLENS, Épreuve d’artiste, Renais­sance du Livre, Grand miroir, 2011.
[7] Ibid., p. 60.
[8] Yves WELLENS, op. cit., p. 194.
[9] Gilles SEBHAN, Man­del­baum ou le rêve d’Auschwitz, Les Impres­sions Nou­velles, 2014. Nou­velle édi­tion aug­men­tée en 2019. Nous nous référons à la nou­velle édi­tion aug­men­tée.
[10] Ibid., p. 67.
[11] Ibid., p. 110–111.
[12] Véronique SELS, Même pas mort !, Genèse, 2022.
[13] Ibid., p. 208.
[14] Ibid., p. 210.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°215 (2023)