Vous avez fait votre métier de poète…

Un coup de coeur du Carnet
Mélanie GODIN

hennartCe recueil posthume paraît près de dix ans après la mort de Mar­cel Hen­nart aux édi­tions Rougerie. Com­posé de deux suites de poèmes inédits, il est pré­facé par un autre auteur mai­son, Marc Dugardin. Dans cette pré­cieuse petite rétro­spec­tive, Dugardin souligne avec un ton où l’on devine qu’il a bien con­nu l’auteur quelques élé­ments car­ac­térisant la voix du poète dis­paru. On y apprend qu’il était pas­sion­né par l’Espagne, à l’instar de Fer­nand Ver­he­sen et d’Edmond Van­der­cam­men. La par­tie inti­t­ulée De jas­min et de lumière en témoigne puisqu’il s’agit d’une plongée dans l’Espagne de Fed­eri­co Gar­cia Lor­ca. Sur une terre pleine de con­trastes et mar­quée au fer rouge par la guerre civile de 1936, se mêle au sang, aux com­bats et aux larmes, une nature com­posée d’oliviers, de fenouil, de fleurs blanch­es, mais aus­si de soleil aride et de mirages de mer :

Fed­eri­co, nul n’a retrou­vé tes cen­dres au

fond du trou. Mais sous les oliviers la terre

est brûlante encore de ton amour ; les tour­nesols,

pèlerins aux têtes penchées, sont nés

de ton corps anonyme ébloui de soleil.

La pre­mière par­tie du livre se déroule en trois temps : La grav­ité du sable, Sous le poème et Juin 2044. D’abord, il y a les grains de sable. Ceux-ci, comme les hommes, sont per­dus dans l’immensité, mêlés les uns aux autres tout en étant invis­i­bles, immo­biles, impuis­sants, cru­elle­ment seuls. Le sable, « savant sans mots igno­rant ses tré­sors », est le récep­ta­cle éphémère des traces de pas où le vent, lors de son pas­sage, emporte tout. La ques­tion de la grav­ité hante le poète et la lour­deur du corps sur le sable traduit une chute cer­taine. Pour­tant :

l’homme bous­cule ses lim­ites, sa lib­erté

son des­tin, sa mor­tal­ité l’écrase

per­pen­dic­u­laire à la grav­ité

qu’il igno­rait

Dans une prose poé­tique sim­ple et pré­cise, le poète fait corps avec la nature. Il y ques­tionne le sens de la vie, de la mort, du temps, de la mémoire. Lucide, il s’assied « sans fris­son dans le froid silence du sable » et observe la courbe de l’horizon entre la mer et la terre, « là où l’élément est le plus vrai ». Cet hori­zon, à force de le chercher, se fond en lui.  Comme le fait remar­quer M. Dugardin, le poète a une façon très par­ti­c­ulière « d’être dans le monde, d’être par le monde, d’être pour le monde ». Le décor de Sous le poème et Juin 2044  est tou­jours celui de la mer, du vent et du sable, mais le monde de l’enfance et de la mémoire oubliée occupe une place plus cen­trale. Dans ce paysage salé, il recherche, à con­tre­sens, les signes d’un refuge englouti :

 Presque effacé dans le sable

Le filet qu’un enfant oublia

Y trou­verai-je les crevettes d’un rêve ?

M’y trou­verai-je moi-même ?

Mar­cel HENNART, La grav­ité du sable, Ed. Rougerie, Mortemart, 2015, 68 p., 13 €


Le titre de la chronique est extrait d’une let­tre de Gas­ton Bachelard à Mar­cel Hen­nart