Par saint Georges!

Un coup de coeur du Carnet

Jean-Pol HECQ, Georges et les drag­ons, Luce Wilquin, 2015, 173 p., 17€, ISBN : 978–2‑88253–504‑7

hecqEn 1927, Max s’installe pour quelques temps dans une auberge située au cen­tre de la ville de Mons. Jour­nal­iste hol­landais maitrisant par­faite­ment la langue de Ver­haeren, il pré­tend faire un reportage sur la recon­struc­tion de l’après-guerre pour en fait enquêter dis­crète­ment sur un cer­tain Georges, un cousin éloigné. Aidé dans ses recherch­es par un Borain de souche, Max pro­gressera lente­ment : dif­fi­cile en effet de trou­ver un Mon­tois incon­nu dis­paru en 1914 et por­tant ce prénom si répan­du.

Par ici, des Georges, il y en a tou­jours eu beau­coup. À cause de saint Georges, vous voyez ? Beau­coup de familles avaient « leur » Georges, ça porte bon­heur à ce qu’on dit.

La pré­face, signée par l’auteur lui-même et par­tie inté­grante de la fic­tion, met d’emblée le lecteur en garde : « cette his­toire est étrange ». Il nous explique alors com­ment, il y a deux décen­nies déjà, il a décou­vert des doc­u­ments qu’il se pro­pose de livr­er tels qu’il les a trou­vés. La magie opère déjà et nous voilà emportés dans cette incroy­able machine à remon­ter le temps qu’est Georges et les drag­ons.

Jean-Pol Hecq présente un roman bien ficelé qui s’inscrit dans la mou­vance du cen­te­naire de la Pre­mière Guerre mon­di­ale. Il s’empare des plus grandes légen­des mon­tois­es et réécrit l’histoire.

après que la pro­ces­sion a par­cou­ru tout le cen­tre-ville, on amène sur la Grand Place un grand drag­on en car­ton-pâte porté par dix hommes habil­lés de blanc. […] Un cav­a­lier en tunique jaune coif­fé d’un casque de cuirassier de Napoléon fig­ure saint Georges. Il finit par ter­rass­er la bête au terme d’un sim­u­lacre rit­u­al­isé de com­bat. »

Mêlant faits réels et mythes, il emmène le lecteur dans une intrigue cap­ti­vante et for­mi­da­ble­ment bien écrite.

Bien sûr que saint Georges gagne tou­jours. Vous n’imaginez pas le drag­on rem­porter le com­bat tout de même ! Ce sont tou­jours les bons qui finis­sent par tri­om­pher des méchants. Comme cette saloperie de guerre, d’ailleurs.

Le par­al­lèle est fait. Plutôt qu’une nar­ra­tion linéaire, Hecq a choisi d’utiliser plusieurs styles : rap­ports de police entre­coupent ain­si le jour­nal de bord de Max et per­me­t­tent à l’intrigue de pro­gress­er en douceur.

À tra­vers l’histoire de Max, Jean-Pol Hecq recon­stitue de façon par­ti­c­ulière­ment vivante le quo­ti­di­en mon­tois de l’Entre-deux-guerres. À l’occasion de dis­cus­sions rich­es en anec­dotes inspirées du pat­ri­moine local avec Ste­fan Zweig et quelques habi­tants de la ville, Max décou­vre une par­tie de l’histoire de la Grande Guerre : la résis­tance, la peur, les mas­sacres, les deuils, le dés­espoir, le mal­heur. C’est donc sur fond de Pre­mière Guerre mon­di­ale que Hecq revis­ite avec tal­ent les mythes du Doudou ou des Anges de Mons tout à la fois.

le 23 août au soir, quelques unités se sont retrou­vées isolées en avant du gros du corps expédi­tion­naire bri­tan­nique. […] Ils n’avaient pas une chance sur mille de réus­sir, mais ils se sont bel et bien échap­pés au nez et à la barbe de leurs adver­saires. Le lende­main matin, ils avaient refor­mé leur ligne de bataille quelques kilo­mètres plus loin et tout était à refaire pour les Alle­mands. […] au moment le plus cri­tique, saint Georges en per­son­ne serait inter­venu pour con­tenir les troupes alle­man­des et per­me­t­tre ce véri­ta­ble mir­a­cle.

Petit-à-petit, l’intrigue prend forme, les indices s’additionnent et le jeu de piste tient par­ti­c­ulière­ment bien la route. Le lecteur se laisse emporter : réal­ité et fic­tion se mêlent au point d’en dis­siper la fron­tière. On arrive à s’étonner d’une telle qual­ité en apprenant qu’il s’agit d’un pre­mier roman. L’auteur risque bien d’avoir pris goût à l’exercice : son imag­i­na­tion très fer­tile aura-t-elle les ressources néces­saires pour nous pro­pos­er d’autres œuvres de cette fac­ture ? Georges et les drag­ons est en tout cas à décou­vrir sans plus tarder.

Audrey Chèvrefeuille

♦ Écouter Jean-Pol Hecq par­lant de Georges et les drag­ons sur espace-livres.be :

2 réflexions sur « Par saint Georges! »

  1. Ping : Bibliographie. Juin 2015/1ère partie | Le Carnet et les Instants

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