Où tout se termine singulièrement en parlant d’amour

Arnaud DELCORTE, Le piégeur de jours, Rup­tures, 2015, 172 p, ISBN : 9997088026

Mise à jour du 21/09/2023 : Le piégeur de jours reparait en octo­bre 2023 sous le titre Une lumière incer­taine, réédi­tion revue à l’en­seigne des édi­tions MEO

delcortedelcorte une lumière incertaineUn jour, peut-être, je rever­rai tout le classe­ment de ma bib­lio­thèque de lit­téra­ture belge. Y regrouperai dans un coin les ouvrages trai­tant du Grand Nord. Dans un autre, ceux déclarant leur amour pour le Sud, l’I­tal­ie, la lumière solaire. Dans un autre encore, on trou­vera, à coup sûr, ceux relat­ifs à l’Afrique des grands lacs. C’est que, mine de rien, la tragédie con­go­laise, le géno­cide rwandais, insis­tent, sus­ci­tent régulière­ment, dans nos let­tres, des œuvres fortes et divers­es, rel­e­vant de tous les gen­res. Tout récem­ment encore, Alain Huart nous don­nait à lire Kivu, l’e­spoir, un roman choral. Les poètes Marc Dugardin et Nico­las Gré­goire nous livraient, quant à eux, des recueils où, l’un et l’autre, étaient comme à l’af­fût des traces et des impacts encore actuelle­ment vis­i­bles du géno­cide. La pièce Mis­sion, de David Van Rey­brouck, nous boulever­sait autant que l’avait fait, à l’époque, Rwan­da 94, du Groupov.

Pour sûr, Le piégeur de jours tiendrait, dans cette par­tie de bib­lio­thèque, une place très sin­gulière. C’est qu’à l’in­verse de la plu­part des œuvres citées ci-dessus, le roman d’Ar­naud Del­corte ne cherche pas vrai­ment à com­pren­dre, à faire sen­tir, com­ment la mécanique géno­cidaire s’est déployée, com­ment elle a rav­agé et rav­age encore les corps et les cœurs. Certes, ces rav­ages sont bien présents mais ils ne con­stituent pas l’essen­tiel, le cœur du réc­it, dirait-on. C’est que le par­ti-pris de Del­corte n’est pas de nous racon­ter le Rwan­da mais de suiv­re une tra­jec­toire, la des­tinée d’un homme, invis­i­ble par­mi les invis­i­bles, échoué ici, dans nos rues, couchant à même le sol, sous d’in­fâmes cou­ver­tures, dans les parcs et les jardins publics de Brux­elles.

Cela se lit très vite. Avance par petits bonds dans le temps. Revenant sur le passé. Repar­tant sur le présent. Retour­nant à nou­veau en arrière. Revenant, dans des scènes pré­cis­es, ultra cour­tes, écrites au scalpel, au plus proche des sen­sa­tions, sur l’en­fance bafouée, la tra­ver­sée de l’époque géno­cidaire, la fuite en camion, les amours en Égypte, la néces­sité de rester invis­i­ble, de se plan­quer, de ne surtout pas être remar­qué.

Le livre de Del­corte aurait pu se con­tenter d’être un « sim­ple » por­trait. Celui d’un « migrant », dirait-on aujour­d’hui, celui d’un homme au des­tin ter­ri­ble, vivant la peur au ven­tre, man­quant à plusieurs repris­es de se faire vio­l­er, parce que son cul est bal­ancé comme celui d’une fille, mais Del­corte reste Del­corte : impos­si­ble, pour lui, je parie, d’écrire sans com­pas­sion, sans qu’à chaque ligne tran­spire son amour de l’hu­man­ité. Sa con­fi­ance absolue dans l’amour, le rap­proche­ment sincère des êtres. Sans aucun fard, cal­cul ou dessous de table. Sa con­vic­tion, dans le fond, que l’amour nous sauvera de la mis­ère, dirait-on.

Il y a quelque chose du vieux sage boud­dhiste, chez Del­corte. Cela se lit dans ce roman comme dans ses recueils de poèmes. L’art de Del­corte est un art du regard. Une façon de regarder le monde. De porter atten­tion à ce qui s’y passe. De ne plus laiss­er notre œil « gliss­er » sur les choses et les êtres qui nous entourent. De faire en sorte, dans le fond, que les invis­i­bles devi­en­nent soudaine­ment vis­i­bles. Aimés pour ce qu’ils sont.

Dans Le piégeur de jours, cela se con­cré­tise dans la ren­con­tre finale, ici, à Brux­elles, entre l’homme au chien et l’ex­ilé sans abri. Cela se ter­mine dans une cham­bre, dans un apparte­ment. Dans une espèce de recon­nais­sance mutuelle. Dans un moment de paix et d’a­paise­ment soudaine­ment pos­si­ble.

Livre étrange que celui-ci. Nous faisant pass­er, sans tam­bour ni trompette, de la réal­ité la plus crue aux anciens con­tes et légen­des rwandais. De la vio­lence la plus extrême à la douceur la plus suave. De la déso­la­tion aux élans du cœur. Un livre, en somme, moins fait pour com­pren­dre le monde, la furie des Grands Lacs, que pour se frot­ter à la vision sin­gulière de l’au­teur sur l’hu­man­ité.

Vin­cent Tholomé

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