Urbicande. Le cube ne meurt jamais

Un coup de cœur du Car­net

François SCHUITEN, Benoît PEETERS, Jack DURIEUX, La fièvre d’Urbicande, Cast­er­man, 2020, 106 p., 24 € / ePub : 15.99 €, ISBN : 9782203202924

schuiten peeters durieux la fievre d'urbicandeAprès une exis­tence en noir et blanc, La fièvre d’Urbicande, le deux­ième album des mythiques Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters, couron­né par le Prix du Meilleur album d’Angoulême en 1985, con­naît une nou­velle vie. Une résur­rec­tion-recréa­tion placée sous le signe de la couleur sou­veraine­ment déployée par Jack Durieux. Après Les murailles de Samaris, un pre­mier album en couleur qui révo­lu­tion­na le lan­gage de la bande dess­inée, La fièvre d’Urbicande est sor­ti en noir et blanc alors qu’initialement il avait été conçu pour la couleur et qu’un tiers des planch­es de l’album ont été col­orisées. Dès l’origine, la logique du mys­térieux Réseau qui colonise Urbican­de appelait la fièvre de la couleur.


Lire aus­si : Coup de pro­jecteur sur Les cités obscures. Entre­tien avec Benoit Peeters et François Schuiten (Le Car­net et les Instants n° 203)


Trente-cinq ans après sa pre­mière nais­sance, par son intem­po­ral­ité, l’album délivre des grilles de lec­ture mou­vantes qui éclairent notre époque. Eugen Robick, l’urbatecte offi­ciel de la cité d’Urbicande, décou­vre dans son bureau un étrange objet trou­vé sur un chantier. Un cube évidé, d’une matière et d’une orig­ine incon­nues, qui se met à pro­lifér­er à une vitesse expo­nen­tielle, recou­vrant bien­tôt l’ensemble de la cité, réu­nis­sant, au grand dam des dirigeants, la rive sud prospère, lumineuse et la rive nord, déshéritée, pes­tiférée. De quoi le cube est-il le nom ? D’où vient-il ? Qui l’a forgé, conçu ? Que sym­bol­ise-t-il ? Quels sont ses effets cachés sous ses effets man­i­festes ?

Schuiten et Peeters ques­tion­nent la nature des régimes forts, leur haine du désor­dre, leur instau­ra­tion d’un con­trôle général­isé, la répres­sion, la fonc­tion car­di­nale de l’architecture, de l’urbanisme chargés de glo­ri­fi­er la puis­sance du régime, de bâtir des édi­fices mon­u­men­taux tétanisant les citoyens. Le sur­gisse­ment du cube représente le retour du refoulé, la réap­pari­tion de l’aléatoire, le grain de sable qui vient min­er la folie total­i­taire d’une ratio­nal­i­sa­tion du réel.

schuiten peeters durieux la fievre d'urbicande extrait

Le cube joue le rôle du vis­i­teur dans Théorème de Pasoli­ni, lequel dérè­gle l’équilibre famil­ial et relance les dés. Quel lien relie Robick et le cube ? Si cer­tains hauts dig­ni­taires soupçon­nent Robick d’être à l’origine de ce phénomène téra­tologique qui détru­it la ville, d’autres comme Sophie pensent qu’il est la con­tre-par­tie (morale ?, poli­tique ?), le châ­ti­ment (mais la chance aus­si) de l’entreprise méga­lo­ma­ni­aque d’une urban­i­sa­tion soumise aux démons de l’ordre, de la symétrie, de la démesure. Le cube vient rap­pel­er à l’urbatecte que la plan­i­fi­ca­tion du meilleur des mon­des tutoie le cauchemar orwellien des dystopies. Doté de pro­priétés auto-généra­tri­ces, rad­i­cale­ment incon­trôlable par les humains, le réseau délivre un enseigne­ment, un aver­tisse­ment. Seul Robick com­prend qu’il est inutile de vouloir le com­bat­tre, qu’il faut percer le secret de son expan­sion. Une pro­liféra­tion par phas­es, ponc­tuée d’arrêts imprévis­i­bles, de repris­es dont Robick tente de mod­élis­er les mécan­ismes.

Le réseau et Sophie l’initiatrice réus­siront à semer le doute dans l’esprit de l’urbatecte : la rive nord, ghet­to inter­dit, présen­té comme un lieu de mis­ère, à l’architecture sauvage, anci­enne, que Robick décou­vre pour la pre­mière fois (les mon­tants du réseau per­me­t­tant la jonc­tion des deux mon­des séparés) n’est-elle pas un espace où la vie et la beauté ruis­sel­lent ? Le cube qui pro­lifère, avec lequel les habi­tants pactisent, ne signe-t-il pas le retour de la vie, de la fan­taisie dans une ville asep­tisée ?

La puis­sance des Cités obscures, c’est de déploy­er des villes imag­i­naires, des mon­des par­al­lèles sur lesquels on peut pro­jeter des villes, des événe­ments réels. Dans le creuset de la fable fan­tas­tique, Urbican­de rap­pelle aus­si bien Berlin-Est et Ouest que toutes les villes coupées en deux. Dans l’architecture mon­u­men­tale de la cité inspirée par l’Art Déco, on peut décel­er un rap­pel de l’urbanisme nazi ou stal­in­ien, de la mis­sion poli­tique de l’architecture, les édi­fices démesurés, inhos­pi­tal­iers, coerci­tifs étant chargés de tétanis­er, d’imposer obéis­sance aux citoyens, de les dépos­séder de leur espace de vie. Le cube vient-il rap­pel­er à Robick qu’il a conçu une méga­pole inviv­able, une sorte de  panop­tique, que les habi­tants, épaulés par le réseau, ne pour­ront s’approprier qu’en la détru­isant ?

La paru­tion de cette nou­velle ver­sion col­orisée en pleine crise de covid-19 ne peut pas ne pas induire de nou­velles approches, d’autres inter­pré­ta­tions. Si, en 1985, le cube a pu incar­n­er, de façon pré­moni­toire, le développe­ment métas­tasique d’internet, la mon­tée en puis­sance de la toile, en 2020, l’auto-génération, l’autonomie d’un cube doté de pro­priétés vitales, auto-émer­gentes en fait la métaphore de la pandémie actuelle.

L’album mon­tre davan­tage que le talon d’Achille de sys­tèmes qui, reposant sur l’hubris d’une maîtrise totale, se veu­lent sans faille. Il met à jour la parabole de leur auto-destruc­tion. L’univers policé d’Urbicande est agressé par un cube dont l’humain est inca­pable de con­tr­er l’agissement. Plongée dans une crise struc­turelle antérieure à la covid-19 qui n’en est qu’une des expres­sions, notre époque est désta­bil­isée par une fièvre sim­i­laire à celle qui rav­age Urbican­de.

S’auto-déployant, com­posé d’une matière inde­struc­tible, incon­nue,  le cube élim­ine la fonc­tion de l’architecte. Davan­tage que con­tre­car­rer les inten­tions de ce dernier, il le sup­plante. Le cube-réseau est son pro­pre urba­te­cte, il rend les urba­te­ctes humains obsolètes. Vu de loin, le réseau asphyxi­ant la ville des­sine une pyra­mide. Une pyra­mide qui, au dés­espoir de Rubick, s’avère ban­cale, Thomas ayant reposé le cube de tra­vers sur le bureau de l’urbatecte. Arrêt soudain et inex­plic­a­ble du réseau, reprise imprévis­i­ble de sa crois­sance un beau jour, avec une vio­lence plus démente… la deux­ième vague des pandémies suit ce sché­ma.

Urba­te­ctes du neu­vième art, Schuiten et Peeters savent que la démi­urgie des humains n’est qu’une pâle copie, une imi­ta­tion effrénée de la démi­urgie de la nature. Un album ful­gu­rant, un livre culte dont la magis­trale et auda­cieuse mise en couleur par Jack Durieux aigu­ise les richess­es graphiques, esthé­tiques, méta­physiques, nar­ra­tives, oniriques.

Véronique Bergen

L’ex­trait de La fièvre d’Ur­bican­de est pro­posé par les édi­tions Cast­er­man.