Bruts et convulsifs, Jean Dubuffet et Marcel Moreau

Jean DUBUFFET et Mar­cel MOREAU, De l’Art Brut aux Beaux-Arts con­vul­sifs, pré­face de Nathalie Junger­man, Stras­bourg, L’Atelier con­tem­po­rain, 2014, 96 p., 20 €

moreauJean Dubuf­fet, Mar­cel More­au : la ren­con­tre de deux créa­teurs de cet acabit, tous deux jetant aux flammes, avec la même rage, « l’asphyxiante cul­ture » – selon le titre de l’un des ouvrages les plus con­nus du créa­teur du cycle de L’Hourloupe – pou­vait être risquée : ça passe ou ça casse. De 1969 à 1984 (Dubuf­fet meurt en 1985), ils échangèrent une soix­an­taine de let­tres, se ren­con­trèrent à plusieurs repris­es, à Paris et dans l’atelier du pein­tre-sculp­teur, échangèrent des livres et quelques œuvres, et restèrent en bons ter­mes – ce qui n’était pas gag­né, quand on con­naît les rela­tions sou­vent ten­dues, puis suiv­ies de rup­tures fra­cas­santes, que Dubuf­fet a entretenues avec bon nom­bre de ses con­tem­po­rains. Dubuf­fet est plus âgé que More­au, trois décen­nies les sépar­ent. Pour­tant, il ne s’agit pas entre eux d’un rap­port d’aîné à cadet, d’artiste et père (spir­ituel) à écrivain déjà un peu con­nu, mais encore au début d’une œuvre qui aujourd’hui compte plus de soix­ante titres.

Les con­nivences du verbe
La pre­mière let­tre de Dubuf­fet, début 1969, évoque la lec­ture du Chant des parox­ysmes, que More­au a pub­lié chez Buchet-Chas­tel un peu moins de deux ans plus tôt. Jean Paul­han, patron de la N.R.F., le cri­tique d’art et essay­iste Gaë­tan Picon, tous deux proches de Dubuf­fet, ont salué dès 1962 la paru­tion de Quintes de More­au. Il y a pires intro­duc­tions… Entre les deux auto­di­dactes, l’un natif d’une famille mod­este du Bori­nage, l’autre fils de la bour­geoisie aisée du Havre, les con­nivences seront nom­breuses, à com­mencer par celles du verbe et des mots. Dubuf­fet use de qual­i­fi­cat­ifs à hautes envolées, appré­cie la syn­taxe chan­tournée, n’hésite guère à rat­trap­er un retard épis­to­laire par une mis­sive lyrique­ment louangeuse. More­au est More­au, tel qu’en ses écrits, véhé­ment, emporté, démesuré et impa­tient, avec peu d’égards pour un monde qui le hérisse et ne le recon­naît pas assez. Il demeure ami­cale­ment déférent et lui aus­si louangeur envers son aîné. Pour­tant, au-delà de ces exer­ci­ces de style au baro­quisme par­fois exac­er­bé de part et d’autre, on lit bien une estime réciproque, une atten­tion pour le tra­vail de l’autre, qui va au-delà des vibrantes déc­la­ra­tions d’affection et d’amitié.

Pass­es d’armes
Par moments, l’orage men­ace. Ain­si, un « Cahi­er de l’Herne » con­sacré à Dubuf­fet en 1973 sus­cite-t-il une let­tre cour­roucée de More­au. Il a lui-même par­ticipé au vol­ume, et écrit pour l’occasion un texte, Dubuf­fet hors la loi – qu’en 2012 il con­sid­ér­era comme « un tor­rent d’inepties », indigne de tout ce que Dubuf­fet représen­tait à ses yeux. Mais en 1973, il ne se trou­ve pas dans ce numéro des « Cahiers » en assez bonne com­pag­nie (il y a là pour­tant Que­neau, Picon, Chais­sac, Man­di­ar­gues, Hel­lens, Frédéric Baal…). Et il fustige rude­ment « l’espèce de trahi­son qui en résulte, c’est-à-dire, pour par­ler de vous, une fidél­ité qua­si générale à l’intellectualisme, aux instru­ments de la per­cep­tion rationnelle. » On voit poindre le reproche d’avoir suc­com­bé à « l’asphyxiante cul­ture »… Il fau­dra donc plus de trois mois à Dubuf­fet pour répon­dre à son cor­re­spon­dant, con­cé­dant qu’effectivement, «cet intel­lec­tu­al­isme est la mal­adie de l’Occident et elle ne cesse d’empirer. C’est avec con­ster­na­tion que je la vois pro­gress­er à vue d’œil.» More­au répond, et s’inquiète : pourquoi Dubuf­fet n’a‑t-il pas réa­gi non plus à l’envoi de son dernier livre, L’Ivre Livre, dont la sec­onde par­tie surtout, « sem­ble encore aujourd’hui épi­er un tres­saille­ment de vous. » Dubuf­fet a com­pris le mes­sage : « Prodigieux livre cet Ivre Livre, supérieure­ment autori­taire et entraî­nant », réplique-t-il quelques jours plus tard… Ces pass­es d’armes entre les deux, l’un, More­au, tou­jours en attente d’un signe de recon­nais­sance de l’autre, Dubuf­fet, lui-même en proie aux affres et délices d’une renom­mée publique et cri­tique par­fois houleuse, se lisent avec plus de détache­ment souri­ant aujourd’hui.

Mar­cel More­au, dans un texte qui clô­ture l’ouvrage, revient sur ces échanges et « cette ren­con­tre impolicée » qui comp­tèrent tant dans son par­cours per­son­nel, et dans cette fidél­ité artis­tique qui les avait réu­nis : « Ses toiles, à ce dia­ble d’homme, ont une odeur, de même que mes brouil­lons en ont une, mais ce n’est pas celle des pig­ments ran­cis, ni des encres refroi­dies. Leur effluve est plus corsé que ça, il a l’âcreté de nos tripes, de nos sécré­tions, de nos guer­res intestines, par­fois d’un catch sans son chiqué. »

Pierre Mal­herbe