« Noire et sulfureuse »

Christian LIBENS

bodart_libensJoli coffret aux trésors que cet emboîtage réunissant trois romans de Marie-Thérèse Bodart (1909-1981), soit plus de la moitié de l’œuvre romanesque d’une auteure rare et trop longtemps oubliée. D’aucuns, parmi les plus curieux de notre littérature, se souviennent des Roseaux noirs, son premier roman paru en 1938, mais le plus souvent pour des raisons somme toute peu littéraires ; je résume : cette histoire d’inceste et de passion dans les Hautes Fagnes fit scandale d’emblée et sa jeune auteure y perdit son très provincial poste de prof d’histoire avant d’y gagner une place de finaliste au très parisien prix Femina.

Charles Plisnier, « notre premier Goncourt », avait fait mieux qu’apprécier le manuscrit de la jeune épouse de son ami Roger Bodart puisqu’il l’avait confié à son propre éditeur parisien, Corrêa, et gratifié d’une préface enthousiaste : « Un livre prodigieusement bouleversant. On trouvera là, pimenté jusqu’à brûler les lèvres, le goût affreux de l’amour et de la mort. […] C’est une femme qui a écrit ces pages viriles. C’est une jeune femme qui a tracé cette geste noire et sulfureuse. » Et Plisnier n’hésitait pas à évoquer Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë à propos de cette « effrayante magie romanesque » des landes fagnardes…

Le décor fagnard (des fouilles archéologiques sur la fameuse voie romaine Via Mansuerisca) est à nouveau présent dans L’Autre (1960), un court et fort roman en trompe-l’œil où des témoignages se contredisent à propos du troublant et tragique Julien Salvat, dans un univers d’obscurantisme paysan, de sombre sensualité et de mythologie païenne.

Le décor est tout autre mais l’univers du récit est mêmement âpre et épuré dans Les Meubles (1972), ultime et brève fiction de l’auteure. Ces meubles, qui se sont accumulés dans la Maison de l’Eau, sont ceux de la famille de Sybille, dont chaque génération a occupé peu à peu l’espace, confinant toujours plus les vivants… Raoul Vaneigem avait naguère trouvé à cette novella des allures de « conte philosophique à l’atmosphère angoissante et crépusculaire ». Jean-Luc Wauthier, qui signe l’éclairant avant-propos de ce troisième volume, voit en Marie-Thérèse Bodart une « manière de Colette noire », la rangeant « parmi les romanciers du mal de vivre, marqués par la mort et la défaite ». Sans doute. D’ailleurs, et c’est lui qui l’écrit, « il n’y a pas de vérité objective quand on se penche sur le gouffre de la condition humaine. »

Marie-Thérèse BODARTLes roseaux noirs ; L’autre ; Les meubles, romans réunis sous coffret, Bruxelles, Samsa – Académie royale de Langue et de Littérature françaises, 2014, 36 €

♦ Écoutez les interviews d’Anne et Florence Richter, parlant de l’oeuvre de leur mère et grand-mère au micro d’Edmond Morrel, sur espace-livres.be :