“Noire et sulfureuse”

Marie-Thérèse BODARTLes roseaux noirs ; L’autre ; Les meubles, romans réu­nis sous cof­fret, Brux­elles, Sam­sa — Académie royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es, 2014, 36 €

bodart_libensJoli cof­fret aux tré­sors que cet emboî­tage réu­nis­sant trois romans de Marie-Thérèse Bodart (1909–1981), soit plus de la moitié de l’œuvre romanesque d’une auteure rare et trop longtemps oubliée. D’aucuns, par­mi les plus curieux de notre lit­téra­ture, se sou­vi­en­nent des Roseaux noirs, son pre­mier roman paru en 1938, mais le plus sou­vent pour des raisons somme toute peu lit­téraires ; je résume : cette his­toire d’inceste et de pas­sion dans les Hautes Fagnes fit scan­dale d’emblée et sa jeune auteure y perdit son très provin­cial poste de prof d’histoire avant d’y gag­n­er une place de final­iste au très parisien prix Fem­i­na.

Charles Plis­nier, « notre pre­mier Goncourt », avait fait mieux qu’apprécier le man­u­scrit de la jeune épouse de son ami Roger Bodart puisqu’il l’avait con­fié à son pro­pre édi­teur parisien, Cor­rêa, et grat­i­fié d’une pré­face ent­hou­si­aste : « Un livre prodigieuse­ment boulever­sant. On trou­vera là, pimen­té jusqu’à brûler les lèvres, le goût affreux de l’amour et de la mort. […] C’est une femme qui a écrit ces pages vir­iles. C’est une jeune femme qui a tracé cette geste noire et sul­fureuse. » Et Plis­nier n’hésitait pas à évo­quer Les Hauts de Hurlevent d’Emily Bron­të à pro­pos de cette « effrayante magie romanesque » des lan­des fag­nardes…

Le décor fag­nard (des fouilles archéologiques sur la fameuse voie romaine Via Man­suerisca) est à nou­veau présent dans L’Autre (1960), un court et fort roman en trompe‑l’œil où des témoignages se con­tre­dis­ent à pro­pos du trou­blant et trag­ique Julien Sal­vat, dans un univers d’obscurantisme paysan, de som­bre sen­su­al­ité et de mytholo­gie païenne.

Le décor est tout autre mais l’univers du réc­it est même­ment âpre et épuré dans Les Meubles (1972), ultime et brève fic­tion de l’auteure. Ces meubles, qui se sont accu­mulés dans la Mai­son de l’Eau, sont ceux de la famille de Sybille, dont chaque généra­tion a occupé peu à peu l’espace, con­fi­nant tou­jours plus les vivants… Raoul Vaneigem avait naguère trou­vé à cette novel­la des allures de « con­te philosophique à l’atmosphère angois­sante et cré­pus­cu­laire ». Jean-Luc Wau­thi­er, qui signe l’éclairant avant-pro­pos de ce troisième vol­ume, voit en Marie-Thérèse Bodart une « manière de Colette noire », la rangeant « par­mi les romanciers du mal de vivre, mar­qués par la mort et la défaite ». Sans doute. D’ailleurs, et c’est lui qui l’écrit, « il n’y a pas de vérité objec­tive quand on se penche sur le gouf­fre de la con­di­tion humaine. »

Chris­t­ian Libens

♦ Écoutez les inter­views d’Anne et Flo­rence Richter, par­lant de l’oeu­vre de leur mère et grand-mère au micro d’Ed­mond Mor­rel, sur espace-livres.be :