Le dédoublement de Léo

René BEGON

cecchi_begonLeur histoire avait plutôt bien commencé. Malgré sa timidité, c’est Lucienne que le séduisant Léo avait invitée à danser lors d’une soirée d’anniversaire. Ensuite, les choses avaient suivi leur cours. Lucienne et Léo filaient le parfait amour, elle institutrice, lui livreur pour une entreprise. Une ombre au tableau : l’impossibilité d’avoir des enfants…

Ensuite, il y avait eu l’accident.

Dans Petite fleur de Java, le court roman de Lorenzo Cecchi, cet accident constitue une tache aveugle, une zone de refoulement. Le narrateur n’en dit rien et passe à autre chose, mais cet accident de voiture qui arrive à Léo conditionne toute la suite de l’histoire, tout ce qui fait qu’elle tourne mal. Le roman alignera désormais de façon implacable les conséquences de cet événement informulé…

D’abord, chauffeur devenu moins fiable, Léo est licencié de son boulot. Son père lui propose de reprendre l’épicerie familiale pendant qu’il profitera de sa retraite dans le Sud de la France. Pour aider Léo, Lucienne renonce à son métier d’institutrice et s’occupe avec lui de l’épicerie.

Mais un secret est enfoui dans les souvenirs d’enfance de Léo, secret qui vient le hanter à la suite de son traumatisme récent. Associée aux séquelles physiques disgracieuses de l’accident, cette plongée intérieure va entraîner progressivement chez l’épicier un dédoublement de personnalité, dans lequel la part maléfique revêtira l’apparence du chef indien Tchiconqui, cruel exploiteur d’enfants désobéissants dans une mine d’or lointaine.

Ce pan fantasmé de Léo prend progressivement le contrôle de sa personnalité, remplaçant le mari aimant et l’épicier jovial et obèse qui plaisait à la clientèle. Lucienne, qui l’aimait pourtant très fort, finit par le détester et s’enferme dans des chemises de nuit épaisses comme des « carapaces » pour échapper à ses approches. L’innommable accident initial aura mis en marche une machine infernale au bout de laquelle Léo se sera mué en un monstre emplumé brandissant un tomahawk.

Cependant, le récit achevé, un épilogue en abyme rebat les cartes et fait apparaître ce qu’on vient de lire comme le fruit tarifé d’un étrange pacte faustien…

Lorenzo CECCHI, Petite fleur de Java, suivi de Deux migrations, Bruxelles, ONLIT Editions, 2015, 193 p., 14 €/ ePub : 6,99 €.