Banaliser la Shoah?

Un coup de cœur du Car­net

Nathalie SKOWRONEK, La Shoah de Mon­sieur Durand, Paris, Gal­li­mard, 2015, 59 p., 7,50 €

 

skowronekParu en 2013, Max en apparence représen­tait pour Nathalie Skowronek l’aboutissement d’une longue inter­ro­ga­tion sur sa sit­u­a­tion de petite-fille de déporté, une réponse à ses ques­tions lanci­nantes, dont cer­taines restaient pour­tant sans réponse. Dès le début de son essai, La Shoah de Mon­sieur Durand, elle mar­que cepen­dant sa décep­tion : Max en apparence n’arrivait-il pas trop tard ? Le dis­cours sur la Shoah n’est-il pas en train de chang­er com­plète­ment de nature ?

Elle retrace alors les dif­férentes phas­es que l’on peut iden­ti­fi­er dans l’histoire de l’évocation de la Shoah. Les morts-vivants qui ren­trent des camps d’extermination se taisent. Parce que ce qu’ils ont vécu est indi­ci­ble ; parce que s’ils veu­lent ten­ter de vivre, il faut enter­rer et surtout ne pas racon­ter. Parce que « ils ont per­du la langue com­mune ». L’oubli est impératif. Cer­tains livres parais­sent néan­moins (Pri­mo Levi, Elie Wiesel,…).

La deux­ième généra­tion respecte ce silence, mais ne peut s’empêcher d’entendre ce que les sur­vivants s’efforcent de taire. Et des événe­ments comme le procès Eich­mann cassent le tabou du silence ensevelis­sant ce qui a été vécu. La mémoire et les réc­its s’organisent. Un imag­i­naire de la Shoah se met en place, qui priv­ilégie les corps souf­frants et écarte les témoignages de la volon­té de (re)vivre, de tout vivre.

La troisième généra­tion se voit investie du rôle de recueil­lir ce que les sur­vivants acceptent de racon­ter non à leurs enfants mais à leurs petits-enfants. Elle va par­tir aus­si à la recherche de ce qui per­me­t­trait de combler les lacunes ou les silences main­tenus. Elle déterre les secrets. Max en apparence est un bel exem­ple du rôle de cette généra­tion, mon­trant l’audace de la petite-fille qui ose ques­tion­ner le grand-père, son insis­tance respectueuse et com­préhen­sive, sa per­sévérance à aller voir sur place pour con­fron­ter le dis­cours de Max à la réal­ité qu’il n’évoque que de façon lacu­naire.

Deux impérat­ifs balisent ces réc­its : l’interdiction de la fic­tion et l’obligation de pou­voir légitimer sa recherche en s’inscrivant dans une his­toire famil­iale qui ramène à Auschwitz. Il s’agit main­tenant de pro­longer les dépo­si­tions. « On s’attache moins aux faits qu’à leurs effets, on mesure leur portée. Répéter est néces­saire. Mul­ti­pli­er les voix, les accu­muler est aus­si une façon de dire. »

Pour­tant, Nathalie Skowronek se sent « d’un monde qui n’est plus celui de demain ». Car la voix nou­velle de la qua­trième généra­tion se fait enten­dre. Celle-ci s’empare de ce que cer­tains ont sug­géré à demi-mots dans le passé : il faut vivre. Et elle se dit qu’il serait temps de don­ner à la Shoah une autre place, de la désacralis­er. Qu’il faut réé­val­uer le tra­vail de mémoire. Pour l’essayiste, c’est peut-être là une manière de s’aveugler : « en asso­ciant la mémoire à la réac­tion, on évite aus­si d’aller regarder là où ça fait mal. »

Cette réé­val­u­a­tion n’est pas sans risques. Car le dis­cours sur la Shoah pro­tégeait de l’antisémitisme, et le banalis­er n’ouvre-t-il pas la porte à une parole anti­sémite renou­velée dont Nathalie Skowronek repère les traces ? L’autre dan­ger con­cerne l’Etat d’Israël : « car qu’adviendrait-il d’une nation qui, déliée du sou­venir de la Shoah, ne serait plus tout à fait la même, voire se révélerait dan­gereuse­ment plus frag­ile ? »

Dans cette inter­ro­ga­tion, la voix nou­velle de la qua­trième généra­tion lève les deux inter­dits qui pesaient sur la troisième : la fic­tion n’est plus pro­scrite ; et la Shoah « est dev­enue l’affaire de tous » – il n’est plus besoin d’être légitimé par l’histoire famil­iale pour en par­ler.

Mais à qui prof­ite ce dis­cours « nou­veau » ? N’est-il pas le signe d’une mau­vaise con­science qui ne veut pas s’assumer ? Et per­me­t­tra-t-il aux descen­dants de com­mencer une vie autre ? Ce dis­cours ne pour­ra pas faire l’économie de dévelop­per un autre imag­i­naire, celui d’une Shoah banal­isée. Jusqu’à quel point cela sera-t-il accept­able ? En sachant qu’il fau­dra quand même écrire un livre : celui de « l’après-mémoire de la Shoah ».

Le livre est un essai, riche des lec­tures nom­breuses et de l’analyse fine par Nathalie Skowronek de cette his­toire des his­toires de la Shoah. C’est aus­si le cri du cœur de la petite-fille de Max, qui a appris le respect et la com­préhen­sion que l’on doit à ces réc­its de sur­vivants qu’il n’est dès lors absol­u­ment pas ques­tion d’oublier. Que la mémoire doive se repenser, l’essai mon­tre bien que c’est sa nature même. Mais pas au prix de la banal­i­sa­tion. Nathalie Skowronek, dans une langue forte et belle, se fait alors défenseuse de ceux qui se sont tus.

Joseph Duhamel

♦ Lire un extrait de La Shoah de Mon­sieur Durand pro­posé par les édi­tions Gal­li­mard