Le plumier de François Jacqmin

François JACQMIN, Le Plumi­er de vent, illus­tra­tions d’Alexandre Hol­lan, pré­face de Daniel Mey­er, pro­logue de Gérald Pur­nelle, La pierre d’alun, 2015, 80 p., 32 €

jacqminIl en va de cer­tains écrivains comme des espèces d’oiseaux migra­teurs : ils s’en vont en fin d’automne, on s’attend à les revoir dans nos jardins aux pre­miers jours de print­emps, de nou­velles plumes sur le dos, et puis, rien. On les attend en vain, ils ne réap­pa­rais­sent pas. Quelque­fois, c’est toute une lignée dont on perd ain­si la trace, ou le dernier spéci­men d’une espèce déjà men­acée. Des « Sept types en or » (rap­pelons leurs noms : Théodore Koenig, Mar­cel et Gabriel Piquer­ay, François Jacqmin, Paul Bour­goignie, Joseph Noiret, Pierre Put­te­mans) qui ani­mèrent dès 1953 le groupe «  Phan­tomas » (« La revue Phan­tomas, c’est Popocate­petl six fois par an », affichait la qua­trième de cou­ver­ture), c’est François Jacqmin qui, le pre­mier, en 1992, s’éclipsa au loin, fidèle à sa dis­cré­tion toute bri­tan­nique. Et le dernier des « Sept », Pierre Put­te­mans, s’est défini­tive­ment envolé en 2013.

Extinc­tion du verbe

François Jacqmin avait livré cet apho­risme : « Le silence est la mémoire dev­enue par­faite. » Ce par­fait polis­seur de mots, qui réécrivait sans cesse ses textes – suiv­ant en cela une dis­ci­pline qu’avait adop­tée un autre poète belge, Paul Desmeth, dans son recueil Sim­pli­fi­ca­tions – était un adepte de l’équarrissage, jusqu’à la lim­ite de l’extinction du verbe. Jacqmin prô­nait « l’affaiblissement total du vers », et chez lui la con­ci­sion pre­nait sou­vent l’allure d’un vers libre, mais ramassé, et ten­du comme une flèche. Du reste, il n’a pub­lié que rel­a­tive­ment tard son pre­mier recueil d’importance, Les Saisons, en 1979, qui fut suivi ensuite par Le Domi­no gris (1984), et Le Livre de la neige (1990). Dis­paru trop tôt, lais­sant une œuvre poé­tique pub­liée peu abon­dante, le poète de La Rose de décem­bre a con­nu une forte recon­nais­sance cri­tique en Bel­gique et en France, mais il reste encore large­ment mécon­nu.

Aus­si décou­vre-t-on avec plaisir et sur­prise chaque nou­velle série de textes inédits, pub­liés de manière posthume, certes, mais cueil­lis avec soin et pru­dence par­mi les feuilles déjà assem­blées de son vivant par le poète. Après les Elé­ments de géométrie (Tétras Lyre, 2005), Pro­logue au silence (La Dif­férence, 2010) et L’Oeuvre du regard (Le Tail­lis Pré, 2012), voici que La Pierre d’Alun édite trois courts « envols » de François Jacqmin, avec en vis-à-vis des images du pein­tre Alexan­dre Hol­lan. Cette petite suite de poèmes en prose, jouant à la fois de l’ironie, de la mise à dis­tance lap­idaire, et de la brièveté – «  La vul­gar­ité irrémis­si­ble de toute expres­sion m’a plus d’une fois incité à la con­ci­sion », note Jacqmin – avait déjà con­nu une pub­li­ca­tion absol­u­ment con­fi­den­tielle dans AaRe­vue, un péri­odique lié­geois qui comp­ta plus de deux cent cinquante livraisons.

De l’art d’achever un poème

Placée sous l’égide d’Alfred Jar­ry, sten­cylée et pho­to­copiée plus sou­vent qu’imprimée, AaRe­vue vit le jour au début des années 70, des mains d’un pat­a­physi­cien de choc, Richard Tialans, bib­lio­thé­caire éru­dit de son état (comme l’était son ami André Blavier) et pas­sion­né de théâtre. Cet homme à la pipe pra­ti­quait la pro­duc­tion et la dif­fu­sion de AaRe­vue de manière acro­ba­tique­ment aléa­toire, mais avec une exi­gence artis­tique de haute volée : il pub­lia notam­ment Robert Fil­liou, Ben (Vau­ti­er), Noël Arnaud, Blavier… et François Jacqmin. L’humour jar­ryesque n’est pas absent du recueil aujourd’hui sor­ti de l’oubli. Ain­si du titre d’une sec­tion : Con­tri­bu­tion à un manuel de savoir-vivre à l’usage des gens du monde anx­ieux au sujet de l’infini. Mais il tire aus­si du côté de Ponge et Rous­sel, avec un Com­ment j’écris, ou le Plumi­er du vent, que Jacqmin con­fia à Tialans et AARe­vue en 1977 : avant, donc, que soit pub­lié son recueil majeur, Les Saisons. Dans cet art poé­tique, il donne au « poème » en tant que tel une exis­tence pro­pre, une vie courte avant un pos­si­ble retour au néant, qui lui sera sig­nifié par « le poète (qui) dis­pose d’un out­il indis­pens­able : son cœur de pierre. Seule une froide bar­barie peut s’opposer aux envahisse­ments débil­i­tants de l’inspiration. » La rad­i­cal­ité extrême du pro­pos se man­i­feste par l’utilisation d’un lex­ique évo­ca­teur : « tranch­er dans les mots », « armer une main », « opér­er à la plume », « achev­er un poème »… Et répon­dant par avance à ceux qui l’auraient accusé d’ascétisme facile, François Jacqmin répondait : « Même le néant a son jour de fête. »

Pierre MALHERBE

1 réflexion sur « Le plumier de François Jacqmin »

  1. Ping : Bibliographie. Février 2015/2ème partie | Le Carnet et les Instants

Les commentaires sont fermés.