Le plumier de François Jacqmin

François JACQMIN, Le Plumier de vent, illustrations d’Alexandre Hollan, préface de Daniel Meyer, prologue de Gérald Purnelle, Bruxelles, La Pierre d’Alun, 80 p., 32 €

jacqminIl en va de certains écrivains comme des espèces d’oiseaux migrateurs : ils s’en vont en fin d’automne, on s’attend à les revoir dans nos jardins aux premiers jours de printemps, de nouvelles plumes sur le dos, et puis, rien. On les attend en vain, ils ne réapparaissent pas. Quelquefois, c’est toute une lignée dont on perd ainsi la trace, ou le dernier spécimen d’une espèce déjà menacée. Des « Sept types en or » (rappelons leurs noms : Théodore Koenig, Marcel et Gabriel Piqueray, François Jacqmin, Paul Bourgoignie, Joseph Noiret, Pierre Puttemans) qui animèrent dès 1953 le groupe «  Phantomas » (« La revue Phantomas, c’est Popocatepetl six fois par an », affichait la quatrième de couverture), c’est François Jacqmin qui, le premier, en 1992, s’éclipsa au loin, fidèle à sa discrétion toute britannique. Et le dernier des « Sept », Pierre Puttemans, s’est définitivement envolé en 2013.

Extinction du verbe

François Jacqmin avait livré cet aphorisme : « Le silence est la mémoire devenue parfaite. » Ce parfait polisseur de mots, qui réécrivait sans cesse ses textes – suivant en cela une discipline qu’avait adoptée un autre poète belge, Paul Desmeth, dans son recueil Simplifications – était un adepte de l’équarrissage, jusqu’à la limite de l’extinction du verbe. Jacqmin prônait « l’affaiblissement total du vers », et chez lui la concision prenait souvent l’allure d’un vers libre, mais ramassé, et tendu comme une flèche. Du reste, il n’a publié que relativement tard son premier recueil d’importance, Les Saisons, en 1979, qui fut suivi ensuite par Le Domino gris (1984), et Le Livre de la neige (1990). Disparu trop tôt, laissant une œuvre poétique publiée peu abondante, le poète de La Rose de décembre a connu une forte reconnaissance critique en Belgique et en France, mais il reste encore largement méconnu.

Aussi découvre-t-on avec plaisir et surprise chaque nouvelle série de textes inédits, publiés de manière posthume, certes, mais cueillis avec soin et prudence parmi les feuilles déjà assemblées de son vivant par le poète. Après les Eléments de géométrie (Tétras Lyre, 2005), Prologue au silence (La Différence, 2010) et L’Oeuvre du regard (Le Taillis Pré, 2012), voici que La Pierre d’Alun édite trois courts « envols » de François Jacqmin, avec en vis-à-vis des images du peintre Alexandre Hollan. Cette petite suite de poèmes en prose, jouant à la fois de l’ironie, de la mise à distance lapidaire, et de la brièveté – «  La vulgarité irrémissible de toute expression m’a plus d’une fois incité à la concision », note Jacqmin – avait déjà connu une publication absolument confidentielle dans AaRevue, un périodique liégeois qui compta plus de deux cent cinquante livraisons.

De l’art d’achever un poème

Placée sous l’égide d’Alfred Jarry, stencylée et photocopiée plus souvent qu’imprimée, AaRevue vit le jour au début des années 70, des mains d’un pataphysicien de choc, Richard Tialans, bibliothécaire érudit de son état (comme l’était son ami André Blavier) et passionné de théâtre. Cet homme à la pipe pratiquait la production et la diffusion de AaRevue de manière acrobatiquement aléatoire, mais avec une exigence artistique de haute volée : il publia notamment Robert Filliou, Ben (Vautier), Noël Arnaud, Blavier… et François Jacqmin. L’humour jarryesque n’est pas absent du recueil aujourd’hui sorti de l’oubli. Ainsi du titre d’une section : Contribution à un manuel de savoir-vivre à l’usage des gens du monde anxieux au sujet de l’infini. Mais il tire aussi du côté de Ponge et Roussel, avec un Comment j’écris, ou le Plumier du vent, que Jacqmin confia à Tialans et AARevue en 1977 : avant, donc, que soit publié son recueil majeur, Les Saisons. Dans cet art poétique, il donne au « poème » en tant que tel une existence propre, une vie courte avant un possible retour au néant, qui lui sera signifié par « le poète (qui) dispose d’un outil indispensable : son cœur de pierre. Seule une froide barbarie peut s’opposer aux envahissements débilitants de l’inspiration. » La radicalité extrême du propos se manifeste par l’utilisation d’un lexique évocateur : « trancher dans les mots », « armer une main », « opérer à la plume », « achever un poème »… Et répondant par avance à ceux qui l’auraient accusé d’ascétisme facile, François Jacqmin répondait : « Même le néant a son jour de fête. »

Pierre MALHERBE

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