Science et littérature, à la recherche d’un noyau dur

Pierre MALHERBE

geodesiquesLe discours scientifique et la littérature font-ils bon ménage ? En matière littéraire, la chose paraît avérée, si l’on se réfère, au hasard, à de grands auteurs tels que Cyrano de Bergerac, Aldebert von Chamisso, Jules Verne, Villiers de l’Isle-Adam, H. G. Wells, ou, plus proches de nous, Pierre Boulle (La Planète des singes), Raymond Queneau (Cent mille milliards de poèmes), Umberto Eco (Le Pendule de Foucault) et encore François Schuiten et Benoit Peeters (La Fièvre d’Urbicande). Mais il apparaît très vite que l’inverse n’est pas vrai : peu de scientifiques puisent la matière de leurs recherches dans la littérature au sens général, et pour cause. Les sciences ont très peu à voir avec le roman et la poésie, à peine davantage peut-être avec la philosophie, quand on considère par exemple un chercheur exceptionnel comme Einstein.

Ce constat n’est guère nouveau, et on le fait à la lecture de Géodésiques. Dix rencontres entre science et littérature, qui paraît aux éditions bruxelloises L’arbre de Diane. « Géodésique » est un terme issu du langage géométrique. «Une géodésique », peut-on lire en préambule, « désigne la généralisation d’une ligne droite sur une surface. En particulier, un chemin le plus court entre deux points d’un espace pourvu d’une métrique, est une géodésique. » Ce petit volume réunit les contributions et dialogues de scientifiques et d’écrivains, romanciers, auteurs de théâtre, poètes, traducteurs, qui ont, le temps d’une soirée, cherché à faire se rejoindre les préoccupations, fort éloignées parfois, des uns et des autres.

Théorèmes mathématiques et Big Data

Autant prévenir d’emblée le lecteur, il doit tenir bon, lui aussi, car la géodésique n’est pas un tracé que l’on approche aisément. Ainsi, le théorème d’Alaoglu, qu’évoque en deux courtes pages le mathématicien namurois Philippe Toint, s’énonce-t-il ainsi : « La sphère unité du dual d’un espace normé est compacte dans la topologie faible étoile. » Il faut toute la verve humoristique de Nicolas Marchal pour nous emporter dans une nouvelle qui déconstruit littéralement chaque terme du théorème initial, presque poétique, mais certainement énigmatique aux profanes. L’apport des scientifiques n’est pas toujours aussi pointu. Ainsi, lorsque que Vincent Blondel, recteur de l’UCL, analyse le phénomène des Big Data, ces masses de données et d’informations qui circulent aujourd’hui à chaque seconde dans le monde, il trouve chez Caroline Lamarche une auditrice non seulement attentive, mais pleine de ressources pour y lire les implications que ce flux continu suscite dans notre vie quotidienne – et la sienne en particulier.

Poétique d’une table de cuisine

Et si le physicien Michel Tytgat nous dit en quelques lignes que l’essentiel de ses recherches est consacré à la « matière noire » au sein de l’univers – sans négliger néanmoins, précise-t-il, « la possibilité que la matière noire n’existe pas » –, Geneviève Damas s’empare de cette matière problématique pour en tirer un court récit, frémissant et grave à la fois, sur « cette masse noire qui relie (les êtres) en laissant passer des filets de lumière. » La poésie n’est pas absente non plus : Jan Baetens livre une ode toute simple à la table de cuisine, à sa présence, aux objets qui l’accompagnent, à nos gestes lorsque nous nous y appuyons pour manger, tout cela en compagnie de… Brad Pitt. Son point de départ n’apparaît qu’en fin de poème : les réflexions de la chercheuse Petra E. Vértes, qui étudie le système nerveux, le cerveau humain, et le développement de nos connexions neuronales.

Voilà donc un ouvrage qu’il faut saisir à tête reposée, certes, où le vagabondage d’un texte à l’autre est recommandé, mais qui recèle son lot de particules fines, échappées d’une galaxie où les êtres humains tentent encore de se connaître, de s’écouter, et se comprendre, malgré leurs différences. Un pari qui, lui, ne doit pas être perdu.

Géodésiques. Dix rencontres entre science et littérature. Avec des interventions d’André Füzfa et Nicole Roland, Jean-Pierre Boon et Caroline De Mulder, Petra E. Vértes et Jan Baetens, Philippe Toint et Nicolas Marchal, Hughues Bersini et Jacques Darras, Vincent Blondel et Caroline Lamarche, Mustapha Tlidi et Laurence Vielle, Jean-Charles Delvenne et Vincent Engel, Michel Tytgat et Geneviève Damas, Renaud Lambiotte et Christine Van Acker. Illustrations de Nathalie Garot. Bruxelles, L’arbre de Diane, 148 p., 15 €

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