Du rapport entre littérature et histoire

Marc QUAGHEBEUR, His­toire, forme et sens en lit­téra­ture. La Bel­gique fran­coph­o­ne. Tome 1 – L’en­gen­drement (1815–1914), P.I.E. Peter Lang, coll. « Doc­u­ments pour l’His­toire des Fran­coph­o­nies », 2015, 433 p., 44 €

Dans la col­lec­tion « Doc­u­ments pour l’His­toire des Fran­coph­o­nies » qu’il dirige aux édi­tions Peter Lang, Marc Quaghe­beur pub­lie le pre­mier vol­ume d’une somme qui en comptera cinq : His­toire, Forme et Sens en lit­téra­ture. La Bel­gique fran­coph­o­ne. Si l’au­teur y rassem­ble – encour­agé par le regret­té Jean Lou­vet – une série d’ar­ti­cles pub­liés depuis 1990, il ne s’ag­it pas d’une sim­ple réédi­tion : sélec­tion­nés avec soin, les textes ont été retra­vail­lés par­fois en pro­fondeur, ré-inti­t­ulés, ordon­nés à la fois selon la chronolo­gie des péri­odes traitées et selon le point de vue adop­té. Ces coups de pro­jecteur met­tent en relief avec une grande pré­ci­sion la diver­sité et la com­plex­ité des rela­tions entre his­toire générale et œuvres lit­téraires – car tel est le fil con­duc­teur de l’en­tre­prise. Sans s’at­tarder aux micro-struc­tures textuelles – de min­imis non curat prae­tor –, l’au­teur par­court à grandes enjam­bées les siè­cles et les règnes, le champ inter­na­tion­al de préférence aux ter­roirs, les mythes nationaux et les idéolo­gies offi­cielles, le romanesque et le théâ­tral davan­tage que la poésie, les réc­its extraver­tis plutôt que les intro­ver­tis. Ain­si traque-t-il obstiné­ment « l’en­racin­e­ment et l’ar­tic­u­la­tion des faits lit­téraires dans et à l’His­toire », ses recherch­es l’ayant pro­gres­sive­ment con­va­in­cu qu’il existe un « lien géné­tique entre l’His­toire et les Formes ».

L’en­tre­prise n’est pas sans risque. Expli­quer le sur­gisse­ment et le con­tenu des œuvres lit­téraires par les car­ac­téris­tiques du con­texte où elles sont nées mène générale­ment à une vision déter­min­iste où sont oubliées tant la posi­tion spé­ci­fique­ment sub­jec­tive de l’écrivain que la struc­ture interne du texte. M. Quaghe­beur ne tombe pas dans ce tra­vers pos­i­tiviste, pré­cisé­ment parce qu’il ne fait pas de l’ex­pli­ca­tion de texte. Ce qui l’in­téresse chez De Coster ou Kalisky en pas­sant par Ver­haeren, Maeter­linck, Bauchau, Com­père, c’est de repér­er dans leurs écrits les échos – tan­tôt man­i­festes, tan­tôt plus dis­crets – de l’his­toire passée ou con­tem­po­raine de la Bel­gique, et d’analyser ces échos pour en iden­ti­fi­er la logique sous-jacente : idéal­i­sa­tion de per­son­nages ou d’épisodes, mythi­fi­ca­tion, défor­ma­tion, par­o­die, déné­ga­tion, etc.  Il affirme en par­ti­c­uli­er la propen­sion des écrivains belges à élud­er les événe­ments sur­venus, à se réfugi­er dans l’imag­i­naire, le légendaire, le fan­tas­tique. Et « si ren­voi à l’His­toire il y a dans la fic­tion belge de langue française, c’est fon­cière­ment à tra­vers les fig­ures de l’échec his­torique ou de la sor­tie de l’His­toire »…  Avisé, l’au­teur ne se con­tente pas de revis­iter le pan­théon des chefs-d’œu­vres estampil­lés, lequel donne de toute lit­téra­ture une image faussée. D’une part, il redé­cou­vre des livres peu con­nus de Nirep, G. Eekhoud, M. Van Rys­sel­berghe, Ros­ny ainé, sans nég­liger les gen­res par­alit­téraires comme la bande dess­inée ; d’autre part, il exam­ine de nom­breux ouvrages, textes et arti­cles non lit­téraires qui con­cer­nent l’his­toire et l’i­den­tité nationales, offrant ain­si d’u­tiles points de com­para­i­son ou de référence.

Inti­t­ulé L’en­gen­drement (1815–1914), ce Tome 1 mon­tre l’im­por­tance de cer­tains mythes dans la con­struc­tion de l’i­den­tité nationale, par­ti­c­ulière­ment l’« âge d’or » de la péri­ode 1450–1560, ou la « cul­ture belge » comme con­flu­ent des cul­tures latine et ger­manique, tan­dis que le rap­port à la France fait l’ob­jet d’une atten­tion soutenue, notam­ment en ce qui con­cerne la ques­tion de la langue ou l’his­toire des let­tres à la Gus­tave Lan­son ; la coloni­sa­tion du Con­go et le déclenche­ment de la Grande Guerre ne sont pas, eux non plus, sans rela­tion avec la pro­duc­tion lit­téraire, ce que l’au­teur démon­tre de manière con­va­in­cante. D’une grande richesse intel­lectuelle et infor­ma­tive, ces pages sont toute­fois d’une lec­ture ardue. La for­mu­la­tion est sou­vent abstraite, ellip­tique, surtout dans les pas­sages général­isants. Plus curieuse­ment, M. Quaghe­beur ne définit pas les grands con­cepts sur lesquels s’ap­puie son édi­fice. Ain­si, ce qu’il dénomme l’« His­toire » se réduit le plus sou­vent, sous sa plume, à l’ex­er­ci­ce du pou­voir, de la dom­i­na­tion, avec la place prépondérante don­née aux volon­tés des puis­sants, ce pour quoi il peut qual­i­fi­er de « sor­ties de l’His­toire » l’ex­il d’Œdipe ou l’ab­di­ca­tion de Charles Quint. Quant aux « Formes » lit­téraires qui seraient déter­minées par les vicis­si­tudes his­toriques, ce voca­ble ne sem­ble pas désign­er le genre ou le style, comme on s’y attendrait, mais plutôt la thé­ma­tique et l’imag­i­naire des œuvres…  Bref, l’ou­vrage est vis­i­ble­ment des­tiné à un cer­cle étroit d’u­ni­ver­si­taires expéri­men­tés.

Daniel Laroche