Pour saluer Vandromme

Un coup de coeur du Carnet

Pol VANDROMME, Une indifférence de rébellion, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 200 p., 23 €

Dans une interview pour La Presse littéraire parue début 2008, Pol Vandromme répondait, laconique, à une question que je lui posais sur l’identité wallonne : « Je suis Belge par humilité et j’entends bien le rester. Vu mon âge, et ce qu’est déjà l’état du monde, le reste m’est indifférent. Une indifférence de rébellion. » C’est apparemment cette formule qu’il retint comme titre de l’ensemble qui constituerait son dernier recueil d’articles critiques.

À l’entame de l’ultime vagabondage auquel il nous convie, Vandromme signale que « la route ne grimpe plus, elle descend ». Lui qui avait toujours emprunté la littérature comme un chemin de traverse, n’hésitant pas à s’aventurer dans l’exploration d’une « droite buissonnière » dont il allait devenir le parfait herboriste, cette fois, il sent que le parcours a adopté une courbe déclive. Au lieu de prudemment freiner des quatre fers, le hussard affronte sa fatalité au galop ; voilà pourquoi ces pages n’ont rien du testament qui fleurerait l’encens refroidi et le chrysanthème fané, mais tout d’un congé plein de panache de vigueur et de lucidité, pris juste avant le tomber de rideau.

Derrière la galerie de portraits de ses auteurs phares (les Barrès, Montherlant, Drieu, Fraigneau, etc.) ou ses charges contre ceux qu’il taxait de cuistres, de gribouilles ou de « farfelus mirobolants », une double question, plus grave qu’il n’y paraît, anime la dynamique de l’écriture vandrommienne : comment devenir adulte sans nécessairement se muer en bourgeois, en esprit conformiste, en horrible « dévot » ; et comment demeurer un rebelle sans sombrer dans le nihilisme absolu ? Vandromme livre son sésame en conclusion de son avant-dire : il s’agit de « sauvegarder […] l’innocence créatrice de l’enfance de la sagesse stérile des grandes personnes ».

À parcourir la table des matières, l’on croisera nombre de figures familières sous sa plume : un Vandromme, fût-ce le dernier, où il ne serait pas question de Simenon, Céline, Blondin ou Déon est inconcevable. Mais l’on se surprendra à découvrir le styliste qui revendiquait son appartenance davantage à une langue qu’à une nation sortant du cadre francophone pour s’intéresser à l’œuvre du penseur colombien Gómez Dávila.

Avec la seconde partie, l’émotion gagne devant les souvenirs donnés en partage. Jamais peut-être Vandromme n’avait-il si intensément saisi les paysages, les atmosphères, les décors de sa mémoire qu’au moment du brasillement final de celle-ci. Le terreau de Vandromme n’est pas à chercher dans le limon scaldien ni sous le zwanzeux pavé bruxellois : il est fait de la pulvérulence des crassiers carolos, de ce sol où s’enracinent les industries et où s’engouffrent les mineurs du « pays noir ».

Si cependant il n’avait envisagé que cette part de son heimat, s’il s’était laissé encarcaner par une identité sociale, cet encreur né chez les houilleux n’aurait sans doute guère été plus épanoui qu’un Constant Malva. Malgré l’âcreté de ses brumes artificielles, Vandromme a osé respirer la Wallonie. Pour ce faire, il ne s’est pas contenté de la regarder en littérateur régionaliste – une variété qui lui répugnait ; il a préféré faire confiance aux peintres, en tout premier à Pierre Paulus, le William Turner du Borinage.

Avant d’être un habile, c’était un tendre qui regardait Charleroi dans les yeux et lui jetait une neige poudreuse. Cela ne tourbillonnait jamais en bourrasques ; cela glissait comme du sable entre les doigts. Sur le paysage noir, plus rien d’autre n’existait que cette magie blanche qui tournait à la magie grise. Un pays s’emmitouflait dans le manteau des pauvres. Un pays terne se pailletait, traînait des reflets argentés, cherchait sa lune à défaut de son soleil.

Cette prose altière sans emphase, rigoureuse sans rudesse, marquée par une tenue serrée des rênes de la langue, le lecteur la rencontrera dans les évocations du Château du Roeulx, du carnaval de Binche, de Tournai la « Bruges hennuyère », jusqu’à celle de Liège avec ses autochtones à « la tête près du bonnet avec des susceptibilités roides mais brèves ».

Pol Vandromme ? Un aristocrate d’âme, un libertin au sens noble du terme (c’est-à-dire ignorant du cynisme et de la perversité) et, comme toutes les personnes simples, une personnalité complexe. À ceux qui n’eurent pas le privilège de le côtoyer dans sa présence puissante et généreuse, ces pages offriront la consolation d’entendre résonner les échos tout en verve poétique d’un esprit libre, à qui son époque n’inspirait que méfiance – mais qui manque cruellement à son époque.

Frédéric SAENEN