Michel LAMBERT, Je me retournerai souvent, Pierre Guillaume de Roux, 2020, 208 p., 18 €, ISBN : 978–2‑36371–327‑8
Un mystérieux couple sans réelle attache se sépare au lendemain de la mort de l’écrivain Sam Shepard. Matthieu, qui a décidé ne plus prononcer un mot, parcourt les quartiers de son enfance en taxi et laisse défiler les kilomètres, le temps et les souvenirs. À Prague, Samy, un marchand d’art, est paralysé par une peur sournoise. À la mort de leur mère, deux frères et une sœur se retrouvent après de nombreuses années sans s’être vus. L’évocation du chanteur Arno ramène à l’esprit d’un comédien une certaine Shirley, une ancienne conquête faite de tristesse et de solitude. Bob donne rendez-vous à une femme et deux jeunes personnes devant la maison de Lord Byron qu’il admire particulièrement et les accompagne en voiture jusqu’à Paris. Thomas, envoyé à La Havane pour couvrir le cinquantième anniversaire de la mort d’Ernest Hemingway, tombe, par le plus grand des hasards, sur une ancienne amie. Paul retourne dans la rue de son enfance, passe devant la maison du dentiste Gontcharov et se souvient du malheur qui a frappé cette famille d’exilés. Continuer la lecture
Dans son dernier essai, Jean-Baptiste Baronian apporte la preuve définitive que tout n’a pas été écrit sur Georges Simenon et que, trente ans exactement après la disparition du plus liégeois des écrivains universels (ou du plus universel des écrivains liégeois, le propos est réversible), son œuvre comme sa vie recèlent encore leur lot de trouvailles. Encore faut-il, pour les dénicher, oser s’aventurer dans les recoins inexplorés ou négligés de son univers, dans des œuvres peu citées – Strip-tease, Un banc au soleil, Il pleut bergère…, La prison – ou dans le massif, parfois rébarbatif, des Dictées.
Au début des années 70, Georges Simenon dictait à son magnétophone l’un des textes les plus bouleversants de sa vie d’écrivain, la Lettre à ma mère. Deux ans après le décès de Henriette Brüll, le créateur de Maigret se mettait à interroger le néant, sans doute parce que la formulation des questions à l’adresse de cette femme, ô combien déterminante dans sa destinée, lui importait davantage que les réponses qu’il attendit de sa part, en vain, de son vivant. 
Un réalisateur, couvert d’un éternel chapeau, cherche sur les toiles d’une galerie d’art un ciel introuvable, une couleur et une atmosphère célestes qui devraient guider son prochain film. Il travaille sur l’adaptation d’une œuvre qui l’a profondément marqué : La jeune fille brune d’Alexandre Tišma. Sa femme Marion, décédée depuis cinq ans, lui avait fait découvrir ce roman. Comment adapter un récit durant lequel un homme cherche désespérément à revoir une femme avec qui il a passé une seule et unique nuit ? Comment transposer cette quête, ce fantasme qui s’efface petit à petit de sa mémoire, cette passion dévorante qui s’étale sur plusieurs décennies, cette course contre le temps et la peur du vieillissement ? Le réalisateur fait face à certaines difficultés, notamment le caractère hautement littéraire de l’ouvrage. Il n’a pas dit son dernier mot, mais peut-être est-ce son film de trop ? Des mauvaises langues le disent fini. Il accuse les refus des producteurs. La profession est intraitable avec ceux qui échouent.
À parcourir les quatre pages que recouvre sa bibliographie, on s’aperçoit que Jean-Baptiste Baronian a beaucoup narré et conté, chez Laffont, Bourgois, La Table Ronde, Rivages, Les Belles Lettres et près de dix autres éditeurs. Qu’à travers des essais, des biographies et des anthologies qui sont aujourd’hui autant de références, il aura passé une vie à s’intéresser aux autres écrivains, parmi lesquels Simenon,
S’engouffrer dans les méandres du fleuve Pirotte n’est pas une mince affaire. D’autant que les nombreux affluents qui s’y rencontrent sont là pour égarer, désorienter le plus intrépide des lecteurs. L’enfant terrible de nos lettres, disparu en 2014, ne se laisse pas facilement appréhender. Arpenteur averti de l’œuvre de notre poète-avocat, Emmanuel Rimbert réussit le pari d’aborder le continent Pirotte en musardant à travers les zones troubles de cette géographie bouleversée. Directeur de l’Institut Culturel Français à Skopje, l’auteur, qui a été en poste à l’Ambassade de France à Bruxelles de 2014 à 2017, n’en est pas à son coup d’essai puisqu’on lui doit également un beau livre-enquête, Le chapeau de Barentz, sur les traces du navigateur néerlandais.
Le flâneur est au touriste ce que le gourmet est au gourmand ; le premier hume, zyeute, s’attarde, peaufine ses sensations et s’en laisse investir, savoure le basculement magique du temps devenant espace ; le second engloutit kilos et kilomètres, et bâfreur, et pressé, le voilà frappé d’agueusie à force de vouloir tout goûter, de cécité pour avoir trop vu. On peut bouffer, bien et beaucoup, à Bruxelles, mais attention, on ne peut pas bouffer Bruxelles. Cette ville de tous les excès, qui suinte la gueuze au bord des verres, la graisse des volcans de stoemp et les remembrances d’une Senne enfouie, est aussi celle de tous les raffinements, à qui saura (oui, « saura » et pas « pourra », n’en déplaise aux fransquillons à deux balleke) les débusquer.
1864 : un écrivain français de quarante-deux ans, qui commence à faire parler de lui à Paris pour ses écrits sur la peinture, ses traductions des contes de l’Américain Edgar Allan Poe et une condamnation pour des poèmes sulfureux, arrive en exil volontaire à Bruxelles à la recherche d’éditeurs et pour y faire des conférences. Il n’y rencontrera que déboires, déceptions et contrariétés. 150 ans après la mort de Charles Baudelaire, Jean-Baptiste Baronian, qui lui avait déjà consacré une brillante biographie, nous convie à une enquête fouillée sur le long séjour belge du poète des Fleurs du Mal.
De rencontres fortuites en retrouvailles provoquées, ces neuf nouvelles convoquent des hommes et des femmes qui partagent, le temps d’un instant, des souvenirs surannés, envolés, la gêne d’une réunion improbable. Jean-Charles décide sur un coup de tête de rendre visite à un couple d’amis qu’il n’a plus vu depuis quinze ans. Vont-ils l’accueillir chaleureusement ? Un jeune homme recherche un peu de compagnie, un soir de fête et de grande solitude, et se retrouve attablé dans une discothèque avec un parfait inconnu, tout aussi seul que lui, rencontré quelques heures plus tôt dans un cinéma. Patricia revoit le père de son enfant qui l’a tant fait souffrir et ces lieux qu’elle a voulu fuir. Stéphane Malter sympathise avec son voisin de table dans un bar miteux de la côte. Ils renchérissent à qui aura le dernier mot et le cri le plus effrayant à la manière de Richard Widmark dans Panique sur la ville. Paul emmène sa compagne sur le champ de sa jeunesse, à travers ses premières expériences de planeur, ses premières peurs et ses premières envies de sublimer les choses par l’art. Dans un café où elle a ses habitudes, une femme attend un Xème homme rencontré sur la toile. À la terrasse du Continental, lieu qu’il fréquentait énormément lorsqu’il était journaliste, André tombe par hasard sur son ancienne maîtresse. Une autre terrasse voit l’invraisemblable réunion de Maxime Junior et d’un homme, tout de noir vêtu, qu’il avait croisé des années plus tôt, à l’hippodrome, là où Junior tentait tant bien que mal de se faire une place entre son imposant père et sa jambe boiteuse. Pour combler un manque, Roland recherche la présence d’Ingrid à la fête de fin de tournage du film dont il est le scénariste. 
« Lester Godard n’était ni un dandy de droite, ni un esthète virtuose de gauche, ni un idiot utile ni un révolutionnaire clandestin, pas davantage un moraliste funèbre ou un Robinson mélancolique, c’était un franc-tireur, un non-aligné absolu. » Godard est surtout un écrivain à succès, ayant connu une inexpliquée (mais explicable) mise au placard éditoriale de dix-sept ans et partageant un appartement avec sa vieille chatte, Mademoiselle Chanel. Revenu sur le devant de la scène grâce à ses publications provoc’ (telles que Chronique de la béatification d’Adolf Hitler), ce lecteur assidu de la chronique « Disparitions » du Monde et amateur de vinyles porte un regard désabusé sur ses contemporains (souvent source de perles philosophiques et langagières qu’il recycle dans ses romans).
Dans une interview pour La Presse littéraire parue début 2008, Pol Vandromme répondait, laconique, à une question que je lui posais sur l’identité wallonne : « Je suis Belge par humilité et j’entends bien le rester. Vu mon âge, et ce qu’est déjà l’état du monde, le reste m’est indifférent. Une indifférence de rébellion. » C’est apparemment cette formule qu’il retint comme titre de l’ensemble qui constituerait son dernier recueil d’articles critiques. 