« Avant son départ, Tintin s’est fait équiper au Bon Marché ! »

Jean-Claude JOURET, Hergé et la pub­lic­ité, Neufchâteau, Weyrich, 2016, 200 p., 32 €

jouretS’il est entre Magritte et Hergé un point com­mun autre que leur enracin­e­ment en Bel­gique, c’est le début de leurs car­rières respec­tives dans le domaine pub­lic­i­taire – ou plutôt de « la réclame » comme l’on dis­ait à l’époque où une bou­tique vous engageait à lui fig­nol­er son enseigne. Ain­si Magritte, d’avoir sil­hou­et­té des man­nequins de bois pour le compte de cer­tain styl­iste, con­vo­quera-t-il dans plusieurs tableaux le motif énig­ma­tique de ces mem­bres en forme de quille. Pour Hergé, la pub­lic­ité est davan­tage qu’une loin­taine et anec­do­tique source d’inspiration ; elle est avant tout un banc d’essai de sa pra­tique artis­tique. Dans ses albums, elle tient plusieurs rôles : élé­ment dis­cret mais essen­tiel du décor, elle par­ticipe sou­vent à l’ironie du pro­pos, définit un univers men­tal et un ton, jusqu’à par­fois se muer en authen­tique ressort nar­ratif.

C’est du moins ce dont nous con­va­inc Jean-Claude Jouret dans un ouvrage pas­sion­nant, riche­ment doc­u­men­té et, sujet oblige, à la com­po­si­tion impec­ca­ble. Dans une éclairante mise en con­texte biographique, Jouret nous rap­pelle que, dès 1923, Georges Remi fai­sait ses pre­mières armes en met­tant sa plume au ser­vice de la Fédéra­tion des Scouts Catholiques, et qu’en 1927 parais­sait une créa­tion pub­lic­i­taire signée Hergé dans les pages du jour­nal Le Vingtième Siè­cle. C’était deux ans avant la nais­sance de Tintin dans le sup­plé­ment jeunesse Le Petit Vingtième… Pour­tant, la célébrité que lui atti­ra ce héros ne sig­nifia en rien pour Hergé un aban­don de la pub. Pour preuve, les Ate­liers Hergé fondés au début des années trente qui réal­isèrent des cam­pagnes pour les chemins de fer belges, la Revue Ford ou les choco­lats Jacques.

À force de se focalis­er sur le dessin du père de la fameuse « ligne claire », l’on en viendrait à nég­liger l’exigence pre­mière à laque­lle, selon ses pro­pres ter­mes, « tout le reste est sub­or­don­né » : la lis­i­bil­ité. Si la typogra­phie dans les phy­lac­tères est limpi­de, c’est parce que le pub­lic­i­taire Hergé a com­pris que toute l’efficacité de son mes­sage repo­sait sur cette qual­ité. « Surtout, un grand principe : la sim­plic­ité. À mon avis, c’est le meilleur moyen de créer quelque chose de mar­quant. », déclarait-il volon­tiers.

Au terme du pre­mier chapitre, Jouret ferre son lecteur avec quelques exem­ples d’échos entre images pub­lic­i­taires et cas­es d’albums. En 1933, les Dupondt s’attablent à une ter­rasse qui ressem­ble furieuse­ment à un pro­jet d’affiche pour la Brasserie Léopold, datant de la même année. Et le fais­ceau de la lampe torche Tudor sera repiqué avec vingt ans d’écart dans une scène de L’Affaire Tour­nesol… Coïn­ci­dences ? Autoc­i­ta­tions incon­scientes ? Recy­clages de con­fort ? L’on ne pour­ra plus se borner à de telles expli­ca­tions après avoir passé au crible chaque album de Tintin…

En matière d’exploitation du dis­cours pub­lic­i­taire, Hergé a tout osé et Jouret a tout vu : du place­ment de pro­duit qua­si sub­lim­i­nal (depuis le Whisky Haig à l’aspirateur Hoover, en pas­sant par le poste à radio Philco trô­nant sur une table de chevet ou un fla­con de Lan­vin dans la théorie de cos­mé­tiques de la Castafiore) ; des men­tions de mar­ques réelles (il suf­fit de dénom­br­er les Chrysler, Cit­roen 15, jeeps Willys MB et autres avions Sabena qui cir­cu­lent dans les aven­tures du petit reporter) ; des détourne­ments de noms de jour­naux, comme le célèbre Paris-Flash ; des tra­duc­tions de slo­gans (même en chi­nois dans Le Lotus bleu, mer­ci Thang !)… Et puis, il y a ces purs fruits de son imag­i­na­tion féconde, qui revi­en­nent en leit­mo­tive d’une aven­ture à l’autre mais hélas demeurent introu­vables en ray­on : les pan­talons de golf de Tintin sont tou­jours immac­ulés grâce à la poudre « Brol », et Had­dock ne jur­era que par une bonne rasade de Loch Lomond !

Enfin, Jouret décor­tique les rouages anthumes et posthumes de l’entreprise Hergé. On sait que le lance­ment offi­ciel des Stu­dios Hergé, en 1950, va défini­tive­ment « reboost­er » un homme en prise avec les affres de la dépres­sion. Mais mesure-t-on l’ampleur du phénomène com­mer­cial Tintin depuis cette époque, avec son tsuna­mi de pro­duits dérivés, motifs déco­rat­ifs, adap­ta­tions pour le ciné­ma et la télévi­sion ? Con­cer­nant l’après 1983, l’ouvrage se mue en authen­tique enquête de marché sur l’héritage Hergé. Son pub­lic s’élargit dès lors aux étu­di­ants et aux pro­fes­sion­nels de la ges­tion.

Et la poésie, dans cette fatrasie de chiffes, de sché­mas, de straté­gies et de mer­chan­dis­ing, survit-elle ? Oui, car les généra­tions de lecteurs ont beau se suc­céder, Tintin reste tel qu’en lui-même, un mythe – soit quelque chose qui échap­pera tou­jours, par une issue ou l’autre, à la logique (sic) con­sumériste.