Écriture végétale et poésie mémorielle

Daniel DE BRUYCKER, Passe­ports pour ailleurs. Poésie mémorielle Wu-sun, L’ar­bre à paroles, 2018, 294 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87406–672‑6

Dans la galax­ie actuelle des livres, au plus loin de la lit­téra­ture conçue comme une start-up, à des années-lumière des écrivains comme fondés de pou­voir du cap­i­tal, il est des ouvrages qui ren­dent à la let­tre ses puis­sances chamaniques, son souf­fle sauvage, son pari pour un art des con­fins. Poète, romanci­er (Silex et L’orée), tra­duc­teur, musi­cien, grand voyageur des espaces géo­graphiques et des espaces intérieurs, Daniel De Bruy­ck­er nous fait don avec Passe­ports pour ailleurs de la redé­cou­verte d’une Atlantide poé­tique, d’un art funéraire où le poème rédigé par le mourant tient lieu de sépul­ture. Au fil d’une antholo­gie de textes s’échelonnant du VIIIème au XXIème siè­cle, héri­ti­er des travaux du lin­guiste Ilan Prec­jev Ilan (1927–2015) qui l’a ini­tié à la langue tokhari­enne (proche du celte) et à l’écriture des Wu-sun, Daniel De Bruy­ck­er délivre les tra­duc­tions de 99 poèmes écrits par des représen­tants de ce peu­ple de Haute-Asie, jadis des tribus nomades d’origine aryenne, « roux aux yeux bleus ».

Alors que les Wu-sun étaient con­sid­érés comme un peu­ple sans écri­t­ure, Ilan Prec­jev Ilan a décou­vert des textes poé­tiques rédigés ini­tiale­ment avec des végé­taux, des feuilles, des tiges, par la suite à l’aide de mon­tages métalliques. Au soir de leur vie, les arti­sans, les guer­ri­ers, les éleveurs Wu-sun com­po­saient un poème tes­ta­men­taire, un mau­solée de mots struc­turé en neuf lignes dis­posées sur trois ter­cets, couchant sur du cuir de cheval, de la peau de bou­quetin, des écorces de bouleau, de peu­pli­er, des plaques d’acier, du papi­er par la suite un texte con­den­sant l’existence qu’ils ont menée. La pra­tique des urnes poé­tiques s’est pour­suiv­ie clan­des­tine­ment lorsque, dom­iné par les Chi­nois, les Russ­es, le monde pas­toral des Wu-sun fut détru­it, entraî­nant une dias­po­ra de la com­mu­nauté. Il fal­lait un poète, dou­blé d’un musi­cien, d’un pas­sion­né de langues mortes, ori­en­tales, archaïques, actuelles pour ren­dre vie au mémo­r­i­al d’un peu­ple oublié.

La prouesse du déchiffre­ment d’un alpha­bet que peu de savants ont exploré, l’ampleur du tra­vail de resti­tu­tion de la ver­si­fi­ca­tion ne seraient rien sans la pro­fondeur poé­tique véhiculée par la tra­duc­tion. En poète, en barde, en aède, Daniel De Bruy­ck­er se fait le passeur de ceux qui n’embrassaient l’écriture que pour assur­er leur pas­sage dans l’au-delà, trans­met­tant à leurs descen­dants une arche de mots, de pen­sées soudant l’identité des Wu-sun. S’inscrivant dans un cadre rit­uel, chaque poème arraché à la vie qui s’en va com­pose une tombe, s’offre comme un bâton-témoin à trans­met­tre aux généra­tions futures. Des anciens « mae­naw­id­hae », poèmes du sou­venir, datant des VIIIème-XIIIème siè­cles aux textes clas­siques (XIVème—XVIIIème siè­cles), puis mod­ernes (du XIXème siè­cle à nos jours), une évo­lu­tion se des­sine, évo­lu­tion des motifs, de la prosodie, une inflex­ion vers des recherch­es for­mal­istes, voire vers l’abstraction lors de la péri­ode clas­sique. Imprégnées d’animisme, rédigées en écri­t­ure cur­sive ou cal­ligraphiées, les mis­sives uniques et ultimes des futurs défunts (si un homme, une femme venait à périr de mort vio­lente, un de ses héri­tiers s’attelait par­fois à la rédac­tion d’un tal­is­man menant dans l’outre-monde) s’élèvent comme des chants sacrés d’où l’anecdotique se voit ban­ni. Le dernier geste qui clôt une vie tient du bilan d’un séjour, d’une adresse à ceux qui restent. Le poème végé­tal, le poème-abaque, le poème cal­ligraphié ouvre la dernière porte, celle qui mène à l’ailleurs. On songe à l’épure du haïku, à l’art de la con­ci­sion, de la for­mule qui insère une exis­tence dans les valeurs civil­i­sa­tion­nelles des Wu-sun (l’espace, le nomadisme, les steppes, les chevaux, la nos­tal­gie du pays per­du ensuite…).

Ce n’est pas l’âge qui fait le vieil­lard !
C’est ce qu’il com­mence à voir
Non dans l’éclat du matin mais dans l’ombre du soir,

(dernier ter­cet d’un poème mémoriel du début du 16ème siè­cle)

Hormis le poème d’Ilan Prec­jev Ilan rédigé en 2015, le dernier texte Wu-sun col­lec­té dans ce recueil date de 1997. L’art poé­tique Wu-sun sur­vivra-t-il au  XXIème siè­cle ? Fab­uleux tré­sor pour qui vit à hau­teur de poésie, pour qui taille les phras­es comme le vent sculpte les mon­tagnes, Passe­ports pour ailleurs rap­pelle la puis­sance sacrée du verbe dans une époque où tri­om­phent les log­or­rhées de dis­cours pix­el­lisés, l’inflation vaine et dérisoire du ver­biage, de pro­pos de table érigés en brévi­aire philosophique.

Véronique Bergen