Bruxelles, bien- et mal-aimée

Marc MEGANCK, Amour et désamour. Regards d’écrivains sur Brux­elles. 1845–1978, His­to­ria, 2018, 64 p., p.50 €, ISBN : 978–2‑93042–326‑5

Le vingtième titre de la col­lec­tion pro­posée par le Musée de la Ville de Brux­elles est l’un des plus attrayants : Amour et désamour. Regards d’écrivains sur Brux­elles 1845–1978. Cette petite antholo­gie, com­posée par Marc Meganck, s’ouvre par une let­tre de Balzac à sa bien-aimée Eve­line Han­s­ka, célébrant en Brux­elles une des villes  « sacrées », « pri­mor­diales », où ils se sont retrou­vés.

Chateaubriand nous fait retomber rude­ment de notre nuage, résumant âpre­ment, lorsqu’il évoque ses voy­ages en Europe dans les Mémoires d’outre-tombe, « la cap­i­tale du Bra­bant » qui « n’a jamais servi que de pas­sage à mes exils ; elle a tou­jours porté mal­heur à moi ou à mes amis ».

Au fil des pages, nous croi­sons, par­mi les écrivains pié­tons de Brux­elles, Odilon-Jean Péri­er, promeneur fer­vent, qui habi­ta rue de Fac­qz, puis avenue Louise, et a chan­té la ville dans de nom­breux poèmes. « Qui m’aime, aime ma ville, et me suive au tra­vers ». (Le citadin)

Mar­cel Lecomte, flâneur atten­tif, en quête de sur­pris­es, qui sait comme per­son­ne que « le paysage urbain ne se mon­tre pas à tous. Il con­vient de le lire avec lenteur ».

Si Gérard de Ner­val tranche : « Il n’y a pas de grande ville sans fleuve. Qu’est-ce qu’une cap­i­tale où l’on n’a pas la capac­ité de se noy­er ? », il salue en la Grand-Place « la plus belle place du monde ». Elle fait d’ailleurs l’unanimité par­mi les voyageurs comme dans nos cœurs.

Les mon­u­ments, les quartiers avec leurs couleurs, leurs rumeurs, leurs odeurs, inspirent auteurs d’ici et d’ailleurs.

La ville est aus­si le théâtre de ren­con­tres déci­sives, telle celle entre Ste­fan Zweig et Émile Ver­haeren, qui se voient pour la pre­mière fois en 1902, chez le sculp­teur Charles Van der Stap­pen. « Com­bi­en de temps a‑t-il (Ste­fan Zweig) atten­du ce moment ? Se trou­ver face à face, ‘âme à âme’, avec le poète qu’il vénère et dont l’exemple sera déter­mi­nant pour sa car­rière d’écrivain. » Dès lors, Brux­elles a ses faveurs…

La ville est aus­si la cible de cri­tiques, tan­tôt ironiques, moqueuses, tan­tôt acerbes, vir­u­lentes, dont le point cul­mi­nant serait le pam­phlet de Baude­laire Pau­vre Bel­gique.

Avant lui, Char­lotte Bron­të en avait tracé « un por­trait impi­toy­able », sans doute influ­encé par l’échec amoureux qu’elle y a con­nu. Et, en 1905, Octave Mir­beau la traite de « cap­i­tale d’opérette », et encore de « ville par­faite­ment inutile, ville par­faite­ment par­o­dique ».

S’entrecroisent des échos de Ver­laine, Paul Nougé, Colette, Camille Lemon­nier, Georges Eekhoud… Michel de Ghelderode : « Trente ans déjà que je m’éveillai ce citadin, ce promeneur si dis­traite­ment atten­tif qui a vu mourir sa ville, et par­fois ferme les yeux, quand il la rebâtit en rêve ! » (Mes stat­ues, 1943)

Car, avec le temps, une ville évolue, se trans­forme, celle-ci entre toutes, per­pétuelle­ment en chantier. Abu­sive­ment, estime-t-on sou­vent. Et de déplor­er les excès de la « brux­el­li­sa­tion ».

Ain­si William Cliff dénonce-t-il les pro­mo­teurs qui ont mutilé la ville : « Où est la Mai­son du Peu­ple avec ses nouilles de fer forgé tressées par Hor­ta / où est-elle et qu’en avez-vous fait ? Oh, je vois : / vous l’avez abattue pour con­stru­ire un build­ing / par­al­lélépipède de béton armé ! /Quelle imag­i­na­tion ! »

Il n’empêche : Brux­elles est de plus en plus vis­i­ble, présente dans la lit­téra­ture, à par­tir des années 1970–1980.

Et l’on con­clu­ra cette mosaïque Amour et désamour sur un sourire ouvert à tous les pos­si­bles, avec les mots de William Cliff : « Je voudrais vous dire / ma pen­sée / sur Brux­elles / C’est la ville / la plus la plus la plus du monde ».

Francine Ghy­sen