Décès d’Anne Richter

Anne Richter

Anne Richter

Nous apprenons le décès de la nou­vel­liste et essay­iste Anne Richter, née à Brux­elles en 1939. Licen­ciée en philolo­gie romane, elle s’est spé­cial­isée dans le fan­tas­tique — avec une atten­tion par­ti­c­ulière pour les roman­cières -, auquel elle a con­sacré essais et antholo­gies, tout en écrivant elle-même de nom­breuses nou­velles dans cette veine.

Bibliographie d’Anne Richter (sélection)

  • Nouvelles

La four­mi a fait le coup, Plon, 1954
Les locataires, Bel­fond, 1967
La grande pitié de la famille Zin­tram, Jacques Antoine, 1986
La prom­e­nade du grand canal, nou­velles fan­tas­tiques, Talus d’ap­proche,  1995, rééd. L’Age d’Homme, 2012
Le chat Lucian, L’Âge d’Homme, 2010

  • Anthologies

L’Alle­magne fan­tas­tique de Goethe à Meyrink, Marabout, 1973
Les con­tes fan­tas­tiques com­plets de Guy de Mau­pas­sant, Marabout, 1974
Le fan­tas­tique féminin d’Ann Rad­cliffe à nos jours, Marabout, 1977
His­toires fan­tas­tiques de dou­bles et de miroirs,  Librairie des Champs-Élysées, 1981

  • Essais

Anne Richter les écrivains fantastiques fémininsGeorges Simenon et l’homme dés­in­té­gré, Renais­sance du Livre, 1964
Le fan­tas­tique féminin, un art sauvage, Jacques Antoine, 1984
Simenon mal­gré lui, Pré aux sources-Bernard Gilson, 1993, rééd. Renais­sance du Livre,  2002
Per­cy et Mary Shel­ley, un cou­ple mau­dit, Renais­sance du Livre, 2001
Simenon sous le masque, Racine, 2007
Les écrivains fan­tas­tiques féminins et la méta­mor­phose, Académie royale de Langue et Lit­téra­ture français­es, 2017

Prix littéraires et distinctions

Prix Franz De Wev­er 1967 de l’Académie royale belge de langue et lit­téra­ture français­es pour Les Locataires.
Prix Félix Denay­er 1988 de l’Académie royale belge de langue et lit­téra­ture français­es pour l’ensemble de son œuvre.
Prix lit­téraire du Par­lement de la Com­mu­nauté française de Bel­gique 1995 pour Simenon mal­gré lui.
Prix Robert Duterme 1996 de l’Académie royale belge de langue et lit­téra­ture français­es pour  La prom­e­nade du grand canal.
2003 : Cheva­lier dans l’Ordre des Arts et des Let­tres de la République française.

Dans les archives du Carnet

Le Carnet et les Instants 167Sous la plume de Francine Ghy­sen, Le Car­net et les Instants a con­sacré un arti­cle à l’oeu­vre fan­tas­tique d’Anne Richter dans son numéro 167 (juin-sep­tem­bre 2011). Le voici en inté­gral­ité :

La passion de l’étrange

Dans ses pro­pres nou­velles (La prom­e­nade du grand canal, L’ange hurleur, Le chat Lucian…) comme dans ses antholo­gies (L’Allemagne fan­tas­tique de Goethe à Meyrink, Les con­tes fan­tas­tiques com­plets de Guy de Mau­pas­sant, His­toires de dou­bles d’Hoffmann à Cortázar…) et son péné­trant essai sur Le fan­tas­tique féminin, Anne Richter a fait du mys­tère son domaine d’élection. Sa source d’inspiration. La réédi­tion à L’Âge d’Homme de deux livres en témoigne bril­lam­ment : un recueil d’histoires énig­ma­tiques ourlées d’angoisse, La grande pitié de la famille Zin­tram, et la remar­quable étude Le fan­tas­tique féminin, un art sauvage.

Ado­les­cente déjà, elle imag­i­nait un monde fab­uleux, pal­pi­tant sous le nôtre, quo­ti­di­en et fam­i­li­er. Un monde où les ani­maux par­lent, où les objets ont une âme, des humeurs, des aven­tures. Au détour des con­tes réu­nis dans La four­mi a fait le coup, pub­lié chez Plon quand elle avait quinze ans, on ren­con­tre un chien qui tient son jour­nal intime, tan­dis qu’un autre se désole de sa couleur bleue qui le fait moquer et rejeter par tous. Un chat por­tant des lunettes. Une petite cafetière d’argent dés­abusée, et une vieille table ver­moulue d’un café per­du, qui
aimait autre­fois racon­ter son his­toire mais que per­son­ne n’écoute plus…

Trente ans plus tard, après des essais con­sacrés à Georges Simenon et au poète Milosz,
et ses pre­mières antholo­gies, Anne Richter tient les promess­es de ses con­tes juvéniles
dans La grande pitié de la famille Zin­tram (Jacques Antoine, 1986).

La grande pitié de la famille ZintramL’occasion nous est offerte de redé­cou­vrir ses nou­velles inso­lites, trou­blantes, où la logique vac­ille et se fis­surent les apparences, dévoilant l’envers obscur du monde vis­i­ble. La terre n’est plus ferme sous nos pas. L’improbable, l’inexplicable advi­en­nent, cernés d’une plume pré­cise, sobre, con­cise, qui prête à l’irrationnel la clarté, la sim­plic­ité d’une évi­dence.

Une jeune fille s’isole des siens, dans le silence et l’immobilité, pour devenir une plante. Un tableau révèle à celle qui le con­tem­ple que le rêve et la réal­ité sont mys­térieuse­ment liés, et par­fois se con­fondent. Une malé­dic­tion frappe tour à tour les mem­bres d’une famille qui, dans leur demeure rongée d’humidité, verdis­sant comme un grand coquil­lage, se cou­vrent lente­ment d’écailles et se trans­for­ment inex­orable­ment en pois­sons. Un vieil homme voit sa grande mai­son, qu’il habitait seul, se peu­pler d’inconnus, pré­ten­dus locataires hos­tiles et méprisants, qui le domi­nent et finiront peut-être par l’expulser ? Dans la nou­velle la plus élo­quente (L’oiseau gris), un avo­cat per­suade le cama­rade de jeunesse venu le con­sul­ter que « cha­cun a son angoisse sin­gulière », et qu’à vouloir à tout prix s’en délivr­er, « c’est nous-mêmes que nous défig­urons, le cœur même de notre être que nous cher­chons à étouf­fer ». Mais de cette peur qu’il faut appren­dre à apprivois­er, il arrive qu’on meure, transper­cé par le bec tran­chant d’un oiseau cru­el. Ain­si sommes-nous pris, d’un réc­it à l’autre, dans la fatal­ité des méta­mor­phoses, le piège des sor­tilèges, « le tournoiement ver­tig­ineux des pos­si­bles »…

Les contrées ombreuses de l’imaginaire

En tête de son ouvrage sur Le fan­tas­tique féminin, un art sauvage (Jacques Antoine, 1984, nou­velle édi­tion revue et aug­men­tée), Anne Richter a placé ces mots prenants de Mary Shel­ley : « Lais­sez-moi descen­dre sans peur dans les cav­ernes les plus reculées de mon pro­pre esprit, porter dans les replis les plus som­bres la torche de la con­nais­sance de soi. » Créa­trice, à vingt
ans, de Franken­stein (1818), dont le nom a large­ment sup­plan­té le sien, Mary Shel­ley a don­né à la lit­téra­ture fan­tas­tique fémi­nine son pre­mier roman d’envergure. Explo­rant le par­cours orig­i­nal des femmes dans ces con­trées ombreuses de l’imaginaire, Anne Richter nous mon­tre com­ment George Sand, dans ses romans, a « refoulé, répudié l’artiste fan­tas­tique qu’elle cachait au fond d’elle ».

Elle évoque fine­ment la per­son­nal­ité com­plexe de Sel­ma Lager­löf, oscil­lant entre un réal­isme minu­tieux et la magie des légen­des et des songes, et nous donne envie de relire sa célèbre épopée poé­tique Le mer­veilleux voy­age de Nils Hol­gers­son à tra­vers la Suède, et surtout ses con­tes et romans fan­tas­tiques, tel le sai­sis­sant La char­rette de la mort. Se penche sur les envoû­tantes his­toires de fan­tômes d’Edith Whar­ton et cite ce trait de la grande roman­cière
améri­caine : « La vraie sub­stance est tout au fond, non à la sur­face », qui annonce « le fan­tas­tique des pro­fondeurs » des roman­cières mod­ernes. À la même époque, Vir­ginia Woolf ne cessera de pour­suiv­re son fasci­nant voy­age « vers l’autre côté de la vie, vers le lieu situé der­rière les objets et les êtres ».

Par­mi les con­tem­po­raines, elle salue Karen Blix­en, dont les con­tes sug­gèrent que le fan­tas­tique est « une illu­mi­na­tion, une révéla­tion, une sagesse plus haute que la con­science ». Suit le chemin et l’œuvre pareille­ment trag­iques, dévastés, d’Anna Kavan.

Anne Richter le fantastique fémininElle s’attarde sur les romans lyriques de Monique Wat­teau (née à Liège en 1929), han­tés par le désir de retrou­ver un par­adis per­du, l’âge d’or des orig­ines ; de renouer le pacte avec la nature, que les hommes ont trahi. L’héroïne de L’ange à four­rure (1962) laisse éclater, avec une voluptueuse jubi­la­tion, sa nature sauvage, ani­male.

C’est peut-être dans les livres de Pier­rette Fleu­ti­aux, notam­ment His­toire de la chauve-souris (1975) qui ent­hou­si­as­ma Julio Cortázar, qu’Anne Richter voit le mieux s’incarner la quête, aus­si cap­ti­vante que dif­fi­cile, où s’est engagée la femme, d’une iden­tité per­son­nelle.

Au terme de son atten­tive tra­ver­sée de cet « art sauvage », encore mécon­nu, tra­ver­sée qui réc­on­cilie tra­vail de recherche, d’analyse, de cri­tique, et plaisir de racon­ter des livres, d’en faire sen­tir l’esprit, la chair, le cli­mat, le ton, elle pose la ques­tion : « Ne faut-il pas écouter les rêves féminins qui sont plus impor­tants qu’on ne pour­rait le croire ?»

Son essai y invite, qui embrasse et sonde, à tra­vers ses sen­si­bil­ités dif­férentes, ses intu­itions pro­fondes, son sens du mys­tère, l’imagination fémi­nine, étouf­fée durant des siè­cles, mais qui a su se libér­er, affirmer son orig­i­nal­ité, apporter souf­fle, couleurs et vibra­tions à la lit­téra­ture fan­tas­tique.


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