« Je suis un peu inquiet de votre absence totale d’inquiétude »

Silence, Chavée, tu m’ennuies. 1031 apho­rismes rassem­blés par Jean-Philippe Quer­ton, pré­face de Chris­tine Béchet, post­face d’Alain Dan­tinne, Col­lage d’Emelyne Duval, Cac­tus inébran­lable édi­tions, 2019, 140 p., 17 €, ISBN : 978–2‑930659–95‑4 

Querton Silence chavée tu m'ennuies couverture aphorismesFig­ure incon­tourn­able du sur­réal­isme belge (et plus par­ti­c­ulière­ment du groupe hen­nuy­er), Achille Chavée demeure nim­bé d’une aura qui, cinquante ans après sa dis­pari­tion, rend tou­jours son cas aus­si fasci­nant et épineux. Ayant physique­ment com­bat­tu la « bête immonde » durant la guerre d’Espagne puis en tant que résis­tant entré dans la clan­des­tinité, le brigadier inter­na­tion­al Chavée traîne cepen­dant quelques dérangeantes casseroles rouges. À com­mencer par les soupçons d’interrogatoires mus­clés durant des procès stal­in­iens à l’encontre de mil­i­tants anar­chistes. L’info est caté­gorique­ment relayée dans la notice Wikipedia, mais sérieuse­ment réé­val­uée dans cer­tain arti­cle de Paul Aron sur l’engagement des écrivains belges fran­coph­o­nes con­tre le fran­quisme…

Mais depuis quand juge-t-on de la valeur d’un écrivain, d’un poète sur ses actes mil­i­tants et ses aveu­gle­ments idéologiques ? Et même sur sa biogra­phie, l’homme fût-il, imag­i­nons, avo­cat porté sur la bib­ine, joueur de pok­er impéni­tent et mau­vais per­dant de sur­croît, indi­vidu sig­nalé comme désagréable et méprisant envers son épouse ? C’est bien con­nu, les artistes, les vrais, ne pro­gressent pas, ils empirent, selon le célèbre adage : « On com­mence par tuer sa mère et on finit par vol­er la cathé­drale de Chartres. »

Au fait, qui a dit cela ? Chavée, juste­ment, l’expert en pronon­cé de sen­tences laconiques, dont Jean-Philippe Quer­ton pro­pose un recueil d’aphorismes – presque – exhaus­tif ; 1031 en tout, c’est élé­gant et solide comme un nom­bre pre­mier, et cela con­tient l’essentiel de « l’enseignement libre » dis­pen­sé par un esprit tou­jours frappeur. Car, grâce à Chavée, on appren­dra que « La chaise est tou­jours assise », « Le pain n’a pas faim », « Une dynas­tie est une col­lec­tion de cadavres numérotés » et que « Le bossu se démon­tre par sa bosse ».

Selon les mots de Chavée lui-même, l’aphorisme est un genre d’auto-défense où se crée « un équili­bre entre le lyrique et le réel ». La déf­i­ni­tion du genre est par­faite. Les antiphrases, antiproverbes et anti­morales délivrés en rafales dans ce sub­stantiel vol­ume sont extraits des recueils pub­liés à La Lou­vière au Dai­ly-Bul ain­si que de l’œuvre com­plet (au mas­culin, per­me­t­tez) pub­lié par les amis de Chavée. Libre à quiconque de les grap­piller ou de les lire en enfilade, l’important est d’« appren­dre entre les lignes de la page blanche ».   

Dans la galerie d’évocations qui précède l’ensemble, les beaux mots d’André Miguel ren­dent l’ambivalente présence de Chavée presque pal­pa­ble : « Il avait une présence physique extra­or­di­naire. Un regard à la fois ten­dre et péné­trant avec une cer­taine dureté par moment et aus­si un vis­age de mage, surtout à la fin de sa vie de mage et de peau-rouge. Il y a avait chez lui quelque chose de dia­bolique si on veut, mais aus­si une grande ten­dresse… »

Chavée, tu déranges. Chavée, tu incom­modes. Chavée, tu gênes. Alors cause tou­jours, tu nous intéress­es.

Frédéric Sae­nen