Swinging Belleville rendez-vous

Ivan ALECHINE et Pierre ALECHINSKY, Belleville sur un nuage, Yel­low Now, coll. « Les car­nets », 2019, 114 p., 14 €, ISBN : 9782873404451

Alechine Alechinsky Belleville Yellow NowEn pho­to de cou­ver­ture, une Pon­ti­ac Parisi­enne qua­tre portes défraîchie, mod­èle fin des années 50, exhibe sa car­rosserie de paque­bot, sale­ment amochée aux ailes avant-arrière. Un immeu­ble tout aus­si décati, les fenêtres murées de béton, se main­tient comme il peut en arrière-plan. On ne voit pas le mot « Hôtel », mais la suite du let­trage donne son nom : « de l’Avenir ». Vis­i­ble­ment, ça ne lui a pas trop réus­si. Mais il n’y a pas que ce bâti­ment ni la lourde Améri­caine qui en ont pris un coup. Au milieu des années 60, tout le haut quarti­er de Belleville, dans le 20e arrondisse­ment de Paris, se trou­ve entre deux eaux : une longue réno­va­tion urbaine a com­mencé par la démo­li­tion d’ilots aban­don­nés ou insalu­bres, mais une grande par­tie du quarti­er est tou­jours con­sti­tuée d’habitations aux loy­ers guère coû­teux, de cabanons bran­lants, de petites rues, d’impasses, de cours et courettes, de jar­dinets imbriqués les uns dans les autres. « Paris était encore provin­cial, chaleureux et doux », écrit Ivan Ale­chine qui y a passé son enfance. « Les petits com­merces, l’artisanat pop­u­laire nous nour­ris­saient, une cer­taine idée de l’entraide entre gens d’une même rue sub­sis­tait. Il y avait des ponts entre le passé et le présent. Nous avions les pieds dans le XIXe siè­cle, le nez au vent du XXe. »

Belleville sur un nuage, pré­cieux petit livre d’Ivan Ale­chine et Pierre Alechin­sky pub­lié dans « Les car­nets », la tonique col­lec­tion d’archives pho­tographiques des édi­tions Yel­low Now, se regarde et se lit comme un album d’autrefois. Entre his­toires indi­vidu­elles et saisie socio-géo­graphique d’un quarti­er aujourd’hui com­plète­ment boulever­sé, pho­togra­phies et textes batail­lent con­tre les pertes de mémoires et l’oubli. De 1955 à 1964, date de leur démé­nage­ment vers Bou­gi­val, le jeune Ivan, ses par­ents, Pierre et Micky Alechin­sky, le plus jeune frère, Nico­las, vont occu­per un rez-de chaussée avec vue sur jardin, dans l’une de ces maisons qui con­stituent la Vil­la Ottoz, au 43 rue Piat.

Des amis, comme le con­tre­bassiste de jazz Benoit Quersin, puis la roman­cière Chris­tiane Rochefort, sont instal­lés dans dif­férentes par­ties de la mai­son, d’autres sont régulière­ment de pas­sage, le trompet­tiste Chet Bak­er ou Chris­t­ian Dotremont. « Un lit de camp restait alors dressé pour lui dans la cui­sine », pré­cise Alechin­sky. Émo­tions d’enfance, con­ver­sa­tions libres des adultes, vagabondages urbains, atmo­sphères d’un quarti­er qu’Alechine n’aurait pu oubli­er – et dont le ciné­ma a gardé des traces : Cocteau vient en 1950 y filmer Jean Marais et Maria Casares dans Orphée, Jacques Beck­er y tourne Casque d’or avec Sig­noret et Reg­giani un an plus tard, et Truf­faut plante quelques images de Jules et Jim à la Vil­la Ortiz en 1961.

Le jeune Ivan n’aborde pas l’adolescence ni l’âge adulte facile­ment, il l’a notam­ment évo­qué dans un livre précé­dent, Oldies (Galilée, 2012, voir Le Car­net et les Instants n° 173). Pour le tir­er de son ennui, son père l’emmène un jour dans leur ancien quarti­er de Belleville. Père et fils, cha­cun un Leica à la main, revis­i­tent les rues. Balade fon­da­trice, assure l’écrivain et pho­tographe qu’est devenu Ivan Ale­chine. Il y a donc quelque chose du « roman d’apprentissage » dans cette prom­e­nade à Belleville, comme le mon­trent les images pub­liées aujourd’hui, côte à côte, d’Alechinsky et d’Alechine. On est en 1966, l’adolescent suit encore son père, écoute ce qui lui est enseigné, mais cadre par­fois un peu de tra­vers. Ce pre­mier rouleau de pel­licule, toute­fois, ne sera pas per­du.

Dans les années qui suiv­ent, Ale­chine revient seul à Belleville. Il saisit les immeubles de plus en plus fatigués, les maisons lézardées, les devan­tures volets bais­sés, puis murées, les let­trages d’enseigne en cours d’effacement pro­gres­sif : « Bois et Char­bons », « Soins de beauté », « Cherie la Semeuse » (pour Boucherie de la Semeuse), « Au Point du jour », « La Treille de Belleville »… Il musarde, retrou­ve les atmo­sphères d’autrefois, en décou­vre d’autres, qui, plus tard, se révèleront réelle­ment à lui. Ain­si, un salon « Coif­fure Dames » au n°24 de la rue Vilin… Banal, rien de par­ti­c­uli­er. Mais on est en 1969. Cette année-là, Georges Perec a entre­pris une explo­ration sys­té­ma­tique du quarti­er de ses pre­mières années, notam­ment pour écrire son livre W ou le Sou­venir d’enfance. Perec a habité au 24, où sa mère tenait ce salon de coif­fure, avant d’être déportée à Auschwitz en 1943.

Les alen­tours immé­di­ats de la Vil­la Ottoz, un ter­rain vague rue de la Mon­tagne – où cohab­itent un ancien immeu­ble de rap­port et une tour HLM nou­velle­ment con­stru­ite –, une passerelle reliant deux rues… Autant de signes qui annon­cent les chevauche­ments d’époque, et les tran­si­tions dif­fi­ciles, pour les com­merçants comme pour les habi­tants du coin. Et pour Ale­chine, retrou­ver aujourd’hui ces images imprimées du Belleville d’autrefois, c’est, sans mélan­col­ie noire, guet­ter à nou­veau l’apparition « du nuage blanc sur lequel nous avions vécu. »

Alain Delaunois