Le grand jeu de lire

Daniel SIMON, Posi­tions pour la lec­ture. Prom­e­nades lec­tures-écri­t­ures-ate­liers, Couleur livres, 2019, 140 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87003–901‑4

Bien rares sont les auteurs qui sor­tent tout armés de leur écri­t­ure pre­mière. La plu­part tour­nent en rond inter­minable­ment. Ils effectuent des rites de pas­sages, sac­ri­fient aux idol­es du jour, et suiv­ent des pistes qui débouchent sur des sources taries. Soit qu’ils croient que la lit­téra­ture est de la musique, soient qu’ils pensent qu’elle est un témoignage vécu, ils n’échappent pas aux apparences, c’est-à-dire à la répéti­tion.

Il est pour­tant tout sim­ple de remar­quer que la lit­téra­ture est une vision, soutenue par une langue intime, et hap­pée par l’amour de la vérité. Pour en faire l’expérience per­son­nelle, il suf­fit d’explorer quelques-unes de ces îles au tré­sor qu’on appelle les chefs d’œuvre.

On ne devient pas écrivain parce qu’on a con­nu l’Asie et l’Afrique, ou vécu des amours déchi­rantes, ou pra­tiqué l’art de la guerre et du thé, ou subi l’ignominie d’une enfance ter­ri­fiée. Toute cette matière pré­cieuse, toutes ces émo­tions de vie, demeurent inopérantes, faute d’un déclic préal­able, le seul déclic décisif à un autre niveau de con­science : la lec­ture.

C’est un secret de Polichinelle, mais un secret quand même, que la biogra­phie est un faux ami pour un écrivain, et qu’il faut avoir vécu la vie des autres, à tra­vers les livres, à tra­vers la langue, avant que le proces­sus se mette en bran­le pour l’opération véri­ta­ble.

Cette rela­tion étroite, com­plexe, entre lire et écrire, est un peu occultée par le fan­tasme du présent à tout prix qui règne, tant en poli­tique qu’en matière d’enseignement, et qui exclut la durée créa­trice, mais nous ne sommes pas oblig­és d’y adhér­er : il est juste utile de le pren­dre en compte, comme un obsta­cle de plus à franchir.

La for­mule de Valery Lar­baud, « la lec­ture, ce vice impuni » ne se situe plus tout à fait à ce niveau d’innocence où Lar­baud l’entendait. L’espace de la lec­ture est si peu prévu et si peu val­orisé par la société e‑commerciale où nous vivons, que la pra­ti­quer régulière­ment sup­pose un peu de de déci­sion stoï­ci­enne, c’est-à-dire de force d’âme. On peut s’en con­va­in­cre en prenant le train ou l’avion : sur les écrans entre toutes les mains, il passe peu de textes, au sens con­tinu et organ­isé du terme. Cha­cun, bien sûr,  peut préfér­er le jeu League of leg­ends à la pra­tique de cette légende plus anci­enne qu’on appelle la lit­téra­ture.  Le bon­heur volon­taire est une option comme une autre.

Nous sommes aujourd’hui au cœur de la sépa­ra­tion entre l’écriture et la lec­ture

Posi­tion pour la lec­ture, de Daniel Simon, est un livre à étages mul­ti­ples, comme cer­taines fusées qu’on envoie dans le ciel.  Sans didac­tisme, sans abstrac­tion, mais en suiv­ant du doigt la ligne la plus sen­si­ble de l’esprit, il établit le rap­port néces­saire entre lire et écrire, et entre écrire et vivre une vie en alerte.

Je passe la nuit à lire, à m’assoupir et à lire encore

Daniel Simon s’est fait con­naître comme dra­maturge, comme for­ma­teur et comme poète. Ces dif­férentes incar­na­tions con­tribuent à don­ner du prix et de l’autorité à cet essai flam­boy­ant. Une grande énergie, une longue vue du monde, un sens cri­tique de la réal­ité se man­i­fes­tent dans ces pages nées d’une expéri­ence pro­fonde qui remonte à l’enfance.

Je regar­dais le monde et il ne ressem­blait jamais aux livres que je lisais 

Loin des men­songes, loin des illu­sions, ce livre établit, par petites touch­es, le rap­port dialec­tique néces­saire entre lire et créer. Il évoque, il appelle, d’autres lec­tures à venir, celles où la vie de la lit­téra­ture se con­fond avec notre pro­pre vie, essen­tielle­ment « romanesque » puisqu’elle nous fait con­sid­ér­er comme plus pré­cieux que l’or la lit­téra­ture, la vraie vie, celle dont le mod­èle existe, mais n’est plus en usage et qu’il s’agit de retrou­ver.

Aimer la lec­ture et les livres, s’en faire le berceau d’une vie jusqu’à son lit de mort, est une façon de tenir Fort Alamo… 

La dernière par­tie de ce livre-pro­gramme (un pro­gramme pour l’esprit) est con­sacré aux Ate­liers d’écriture : ce n’est pas un hasard. La ques­tion de la lec­ture, qu’elle débouche sur l’écriture ou sur un autre change­ment de vitesse de la vie, est indis­so­cia­ble de la trans­mis­sion. Chaque lecteur, chaque généra­tion de lecteurs véri­ta­bles, témoigne, par l’usage des livres, par sa façon d’en faire scin­tiller quelques pail­lettes d’or, que la lec­ture est à la base de presque toutes les jouis­sances qu’on peut tir­er de son rap­port au monde, même quand il s’exerce dans les domaines sans dimen­sion livresque : l’amour, le voy­age, la socia­bil­ité. Car lire ne se résume pas à par­courir les mots alignés sur la page au sur l’écran. C’est un état d’esprit qui con­siste à uni­fi­er les mots et les sens, à reli­er le passé au présent, à recon­naître la trou­vaille sous le fatras appar­ent de la répéti­tion, et à plac­er la créa­tion, dans l’ordre des labeurs humains, à sa seule place effi­cace : au cen­tre.

C’est là une joie, un des enjeux des ate­liers d’écriture, chas­s­er les fan­tômes pour faire appa­raître la chair et la matière d’un tout qui se nomme la vie.

L’auteur illus­tre par son par­cours même l’urgence de la lec­ture comme source et autant dire comme forme de créa­tion. Son savoir, son regard, nais­sent d’un long com­pagnon­nage avec les livres et avec les lecteurs. Il en tire un bilan joyeux, léger, grave pour­tant, qui con­stitue, par courts chapitres, à la fois un traité de vie et un aboutisse­ment.

Il est lui-même cet écrivain qu’on n’avait pas vu venir, qui avançait caché, dans la jun­gle des livres, et qui soudain est là, obstiné­ment, pour dire sa part de mys­tère et de dévoile­ment.

Il avait depuis longtemps choisi la posi­tion couchée lors de ses activ­ités de lec­ture, de même pour l’écriture, c’était dans ce mol repli que tout s’ouvrait. 

Posi­tions pour la lec­ture : un livre pro­fond, sin­ueux, obstiné, qui occupe une place néces­saire dans le débat qui n’a pas lieu, mais dont nous ressen­tons tous l’urgence : l’avenir de l’écriture lit­téraire.

                                                                                                                                     Luc Del­lisse