L’enfant privée d’enfance

Mar­guerite VAN DE WIELE, Âme blanche, Névrosée, 2019, 216 p., 16 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑931048–08‑5

La postérité est quelque­fois injuste, le présent trop sou­vent amnésique et le pub­lic belge fran­coph­o­ne peu con­scient de son pat­ri­moine lit­téraire. Ain­si des écrivains de valeur con­nais­sent-ils les affres du pur­ga­toire et leurs œuvres restent-elles absentes des rayons des librairies. Pour les femmes, la dif­fi­culté est accrue par le fait que l’Histoire lit­téraire a été écrite par des hommes. Pour­tant, dès le début de la Bel­gique, cer­taines ont ten­té de percer dans un monde des let­tres encore exclu­sive­ment mas­culin et ont bravé les préjugés qui entourent les femmes artistes. Ce sont ces fig­ures oubliées que la jeune mai­son d’édition Névrosée, dirigée par Sara Dom­bret, entend sor­tir de l’ombre en pub­liant une pre­mière série de douze livres de femmes écrivains belges. Par­mi celles-ci, cer­tains noms sont con­nus comme Car­o­line Grav­ière ou Madeleine Bour­doux­he, alors que d’autres ont totale­ment dis­paru de la mémoire col­lec­tive. Mar­guerite Baulu et Jeanne de Tal­lenay, dont le roman L’invisible con­stitue une remar­quable décou­verte, se voient ain­si remis­es à leur juste place grâce à cette ini­tia­tive.

Par­mi ces femmes de let­tres belges, Mar­guerite Van de Wiele (1857–1941) est la pre­mière à avoir vécu de sa plume. Céli­bataire, à la fois jour­nal­iste et roman­cière, acclamée par les plus grands écrivains de son temps, chargée de mis­sions offi­cielles, mais aus­si sou­vent en butte à la misog­y­nie ambiante, elle a ouvert des portes aux généra­tions suiv­antes de femmes de let­tres belges. Elle livre, dans ses romans, des por­traits de femmes con­fron­tées au corset empesé de normes que leur impose leur milieu. Doivent-elles se soumet­tre et con­sen­tir à se laiss­er détru­ire ou ten­ter de se libér­er au risque de voir s’abattre les juge­ments répro­ba­teurs, de devoir s’endurcir et, peut-être, de se per­dre ? Évangé­line, le per­son­nage prin­ci­pal d’Âme blanche, est prise au cœur de ce dilemme. Elle est un être pur, dont l’innocence est men­acée, un ange qui, comme son nom l’indique, pour­rait apporter une bonne nou­velle, l’espoir d’un salut.

La plume, toute en déli­catesse, de Mar­guerite Van de Wiele cisèle les mots pour dépein­dre les sen­ti­ments ou dress­er des tableaux pit­toresques, comme celui du marché d’Anderlecht, vibrant d’odeurs et de couleurs, ou des ruelles du vieux Brux­elles, sil­lon­né par la Senne. Surtout, Mar­guerite Van de Wiele se livre, dans ce roman pub­lié pour la pre­mière fois en 1908, à une dis­sec­tion des mœurs de la bour­geoisie. Elle pose la ques­tion de l’émancipation fémi­nine dans une société où la vie d’une femme ne peut se con­stru­ire que par les hommes, au sein d’un mod­èle famil­ial cen­tré autour d’eux. Elle y joint le prob­lème de la place lais­sée à l’enfance et à la sen­si­bil­ité au sein d’un univers froid et matéri­al­iste. Elle mon­tre ain­si l’envers de cet âge d’or, qu’on se plait à rêver, d’une Bel­gique floris­sante dans la deux­ième moitié du 19siè­cle.

Évangé­line est une enfant privée d’enfance par la faute d’une fail­lite des adultes, qui se révè­lent inca­pables de rem­plir leur rôle pro­tecteur et encore moins de com­pren­dre les besoins d’un enfant. La pre­mière de ces adultes irre­spon­s­ables est la mère. Elle ne peut cepen­dant être blâmée, car elle est une vic­time, rejetée par sa famille et enfer­mée dans un asile. Les pre­mières pages du roman évo­quent le par­adis per­du de la petite enfance. Quelques sen­sa­tions suff­isent à faire renaître le sou­venir enchan­té et mélan­col­ique d’un temps où l’affection mater­nelle était asso­ciée à la musique et à la vivac­ité d’un trop-plein d’émotions, libres de s’exprimer. Déjà, la petite fille éprou­vait une sourde inquié­tude, comme un voile posé sur ses ravisse­ments d’enfant, voile que la dis­tance du sou­venir ne fait qu’accentuer et muer en tristesse. Elle sem­blait pressen­tir le drame, qui la pré­cip­it­erait à jamais hors de l’enfance : l’effondrement de sa mère en elle-même. La cul­pa­bil­ité que ressent la jeune femme à la mort de son mari désor­gan­ise en effet cette âme trop sen­si­ble. Elle se met à délaiss­er sa fille avant d’être internée. Lorsqu’Évangéline vient la vis­iter, bra­vant l’interdit famil­ial, sa mère est inca­pable de la recon­naître. Elle tente alors une thérapie par la ten­dresse. Chez Mar­guerite Van de Wiele, la sen­si­bil­ité du cœur est à la fois une fragilité, qui peut met­tre en dan­ger, mais aus­si l’espoir de se sauver. Si Évangé­line parvient à ranimer sa mère, elle provoque toute­fois une inver­sion de généra­tion puisque celle-ci se met à l’appeler « maman ». L’enfant se voit con­trainte de ras­sur­er l’adulte et de faire face, seule, à des prob­lèmes qui ne sont pas de son âge.

Avec la mal­adie de sa mère, Évan­ge­line a en effet été placée dans sa famille pater­nelle, une famille où le cœur n’a pas sa place et qui est dom­inée par un adulte-roi, capricieux et égoïste, le grand-père, dont la toute-puis­sance du désir prof­ite de l’allure respectable que con­fèrent l’âge et de la dig­nité du médecin. Dans cette famille, les femmes sont reléguées dans la cui­sine-cave. Elles vivent en se pri­vant de tout, unies dans le culte du mari et du père, tan­dis que cette idole famil­iale parade, con­fort­able­ment vautrée sur un mate­las de men­songes, et exige d’elles sans cesse plus de sac­ri­fices jusqu’à les aban­don­ner dans sa chute. Le por­trait de la tante Josine révèle le drame que vivent ces êtres de l’ombre et la manière dont il mod­èle leur per­son­nal­ité. La vieille fille appa­raît d’abord comme un être sec, dépourvu d’amour, avant de révéler son car­ac­tère trag­ique. Elle est l’exemple de ces femmes que leur milieu a empêchées de s’épanouir et a enfer­mées dans une dic­tature du dévoue­ment. Con­traire­ment à sa mère, elle n’est pas aveuglée par la vénéra­tion de son père, mais tente tant bien que mal d’assumer la respon­s­abil­ité de ce par­ent irre­spon­s­able et de gér­er le désas­tre qu’il a lais­sé pour seul héritage. Une fois libérée de ce poids famil­ial, elle s’en choisit un autre, puisqu’elle part se con­sacr­er aux blessés et aux malades de la guerre du Trans­vaal.

Cette voca­tion austère, faite de devoirs et de renon­ce­ment à soi, attire Évan­ge­line, même si l’espoir d’une vie réc­on­cil­iée avec la sen­si­bil­ité de l’âme reste présent au plus pro­fond d’elle. Lorsqu’elle décou­vre le foy­er de son oncle mater­nel, une telle exis­tence paraît soudain pos­si­ble, mais l’illusion s’estompe rapi­de­ment. Elle y ren­con­tre en effet une autre forme de ces adultes friv­o­les, inca­pables d’incarner des repères pour des jeunes gens. Sa tante ne voit en elle qu’un enfant-jou­et, une poupée qu’elle se plaît à habiller dans l’espoir de parad­er dans son cer­cle d’amies et dont elle se lasse vite.

Cette ten­dance à réduire l’enfant à une chose qui doit cor­re­spon­dre au désir de l’adulte est illus­trée, de manière déli­rante, par une voi­sine, dont la petite fille est décédée. Prof­i­tant de la ressem­blance stupé­fi­ante entre les deux enfants, la voi­sine décide de faire jouer à Évan­ge­line le rôle de la jeune morte en la faisant pos­er dans ses habits au milieu de ses frères en deuil devant l’objectif d’un pho­tographe, comme si elle était redescen­due, pour un instant, du ciel. La mère, tout à la réal­i­sa­tion de son fan­tasme, ne se rend pas compte du trou­ble qu’elle provoque dans l’âme mys­tique d’Évangéline.

Pen­dant longtemps, je vécus dans le regret incon­solable de n’être pas Hen­ri­ette, d’exister si loin du séjour de paix et de lumière, pressen­ti, comme par mir­a­cle, tan­dis que je posai pour elle et où j’aurais juré avoir vu des archanges m’appelant, ten­dant vers moi des bras ailés, alors qu’un objec­tif était braqué sur ma forme matérielle.

L’épisode souligne toute­fois la nature angélique de la petite fille, la flu­id­ité de son iden­tité et son envie d’échapper à la pesan­teur du milieu bour­geois, où ne l’attend qu’une des­tinée en forme de cul-de-sac. Dans cette quête, Évangé­line peut compter sur un con­fi­dent en la per­son­ne de Jacques Hol­stein, un enfant qui a con­nu un par­cours sim­i­laire au sien. Les épreuves leur ont don­né la même grav­ité, la même déter­mi­na­tion dans leurs rêves d’avenir.

– Lina, ma petite âme blanche, je m’enfuirai d’ici, je trou­verai un moyen de m’enfuir, me dis­ait Jacques, au comble de l’exaltation.

La dif­férence entre eux est que Jacques est un garçon et jouit, à ce titre, de plus de pos­si­bil­ités pour sor­tir du moule dans lequel on veut qu’il se coule. Il tente ain­si d’échapper à son des­tin grâce à des études d’agronomie. Évan­ge­line ne peut en revanche qu’espérer la réus­site du « pro­jet de Jacques » et que, dans ce pro­jet, il ne l’oublie pas.

« Oh ! songeais-je par­fois, comme le temps me dure, et quel bon­heur j’au­rais si le rêve de Jacques se réal­i­sait enfin et si, réu­nis, là-bas, à la cam­pagne, nous pou­vions avoir, comme tous les autres enfants, comme tout le monde, fût-ce les plus hum­bles des hum­bles, un logis si étroit, si mod­este fût-il, qui pût nous tenir lieu de chez-soi »
J’as­so­ci­ai mon ami à tous mes pro­jets d’avenir.

L’empathie qu’Évangéline ne parvient pas à trou­ver autour d’elle, Mar­guerite Van de Wiele tente de la créer entre le lecteur et son per­son­nage. Toute l’intrigue est en effet vue par ses yeux et ce n’est pas sans appréhen­sion que le lecteur ouvri­ra le dernier chapitre du roman pour savoir si son par­cours se fini­ra sur une note d’espoir ou si les deux jeunes gens auront évolué de manière trop dif­férente pour qu’ils puis­sent se retrou­ver et par­venir à faire exis­ter ce foy­er qu’ils n’ont jamais eu. Mar­guerite Van de Wiele réus­sit en out­re à faire sen­tir, dans le point de vue d’Évangéline, son pas­sage de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte. La naïveté de l’enfance imprègne son fan­tasme de trou­ver un par­adis immatériel, le « séjour de paix et de lumière », aperçu dans une vision mys­tique. Ce rêve se mue, sous l’influence de l’âge et de Jacques, en la recherche d’un abri bien ancré dans le réel, où la rai­son et le sens pra­tique offriraient au cœur la pos­si­bil­ité de s’épanouir.

L’imaginaire du retour à la terre est tra­ver­sé par l’utopie d’un retour aux orig­ines qui passe par la créa­tion d’un petit monde à l’abri du monde, d’un espace où pour­rait être recréée l’harmonie per­due. Au cen­tre de cette utopie se pose la ques­tion de la place à don­ner à la mal­adie men­tale. Le pro­jet de ferme est en effet conçu comme un cocon où la mère, exclue de la com­mu­nauté humaine, pour­ra être inté­grée et où sa dif­férence sera accep­tée. Une sta­bil­ité affec­tive pour­ra-t-elle être retrou­vée pour ces âmes blanch­es peu faites pour un monde trop som­bre ?

François-Xavier Lavenne