Archives par étiquette : patriarcat

L’enfant privée d’enfance

Marguerite VAN DE WIELE, Âme blanche, Névrosée, 2019, 216 p., 16 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-931048-08-5

La postérité est quelquefois injuste, le présent trop souvent amnésique et le public belge francophone peu conscient de son patrimoine littéraire. Ainsi des écrivains de valeur connaissent-ils les affres du purgatoire et leurs œuvres restent-elles absentes des rayons des librairies. Pour les femmes, la difficulté est accrue par le fait que l’Histoire littéraire a été écrite par des hommes. Pourtant, dès le début de la Belgique, certaines ont tenté de percer dans un monde des lettres encore exclusivement masculin et ont bravé les préjugés qui entourent les femmes artistes. Ce sont ces figures oubliées que la jeune maison d’édition Névrosée, dirigée par Sara Dombret, entend sortir de l’ombre en publiant une première série de douze livres de femmes écrivains belges. Parmi celles-ci, certains noms sont connus comme Caroline Gravière ou Madeleine Bourdouxhe, alors que d’autres ont totalement disparu de la mémoire collective. Marguerite Baulu et Jeanne de Tallenay, dont le roman L’invisible constitue une remarquable découverte, se voient ainsi remises à leur juste place grâce à cette initiative. Continuer la lecture

Occupation militaire et domination masculine durant la Guerre 14-18

Emmanuel DEBRUYNE, « Femmes à Boches ». Occupation du corps féminin, dans la France et la Belgique de la Grande Guerre, Belles Lettres, 2018, 456 p., 25,90€ / ePub : 18.99 €, ISBN : 9782251448435

Se revendiquant à la fois de l’histoire du genre et de celle de la guerre, l’ouvrage « Femmes à Boches », d’Emmanuel Debruyne, professeur d’histoire contemporaine à l’UCL, examine une question audacieuse, dans sa formulation même : l’« occupation du corps féminin », en France et en Belgique, durant la Guerre 14-18. Quel est le contexte ? « Pendant quatre ans, la quasi-entièreté de la Belgique et de larges pans de dix départements français sont occupés par l’armée allemande » : ces territoires, découpés par l’ennemi en plusieurs zones disposant de leur administration, forment un large périmètre regroupant une dizaine de millions d’habitant-e-s. Continuer la lecture

Une liste sans fin ?

Un coup de cœur du Carnet

Céline DELBECQ, Cinglée, Lansman / Rideau de Bruxelles, 2019, 60 p., 11€, ISBN : 9782807102569

Carmen Garcia Ortega. Florence Koot. Sofie Muylle. Shashia Moreau. Inconnue. Geneviève Demeuldre. Femke Wetzels. Renate Bolte. Vjollca Hoxha. Karima Essaidi. … et trois longs points de suspension. Ainsi résonnent ces noms. Toutes les femmes citées dans cet extrait sont mortes, assassinées par leur compagnon, mari, ex… Continuer la lecture

Claire Lejeune, « voix pourpre » et « contrebandière de la pensée »

Claire LEJEUNE, Pour trouver la clé, il fallut perdre la mémoire des serrures, textes inédits choisis par Anne André, Danielle Bajomée et Martine Renouprez, Arbre de Diane, coll. « Les Deux Sœurs », 2018, 96 p., 12 €, ISBN : 978-2-930822-10-5

La prose poétique, les essais de Claire Lejeune (1926-2008) sont placés sous le signe de la fulgurance, d’une poétique radicalement novatrice qui entend décloisonner les savoirs, les expériences afin de traverser les chapes du pouvoir, de la domination et de recontacter les promesses à venir des origines. Dans les années 1960, La gangue et le feu, Le pourpre, La geste, Le dernier testament, Elle signent l’avènement d’une parole qui noue indissolublement naissance à soi hors des rets du patriarcat, expérience mystique d’un verbe politique et poétique, subversion des piliers d’une civilisation qui a muselé les femmes. De se dire, les sans-voix montent à l’existence, gagnent un processus de subjectivation que Claire Lejeune place sous le signe de l’ouverture à l’autre de la raison et aux terres du symbole. « Nous ne faisons pas la poésie. Elle nous fait de nous défaire » écrivait-elle. Continuer la lecture