Éric Lambé et l’ère de la moule

Éric LAMBÉ, Carl ROOSENS, Botanike Komiks. Un regard sur le monde, FRMK, 2020, 48 p., 14 €

Chaque album des éditions FRMK promet une bouffée d’air libre à l’écart des œuvres contaminées par la radioactivité du marché. Elles promeuvent des créations qui ne s’inclinent devant rien, devant aucune forme convenue, qui ne pactisent pas avec le triste cirque médiatique. Dans Botanike Komiks. Un regard sur le monde, Éric Lambé nous balance des tranches de vie contemporaines, les stations d’un voyage dans le monde actuel. La couverture annonce 48 CC, non une cylindrée, mais 48 pages d’une bande dessinée cartonnée et en couleurs. Pour être à même de porter un regard sur le monde, il faut avoir comme réquisits : 1° l’existence du regard, quelle que soit sa forme, 2° l’existence d’un monde, quel que soit son état, 3° l’établissement d’un possible lien entre les deux termes. Ces préconditions assumées, Éric Lambé et son invité Carl Roosens placent leur bande dessinée sous le signe d’un désaxage revendiqué par le sous-titre : « dessiner des mots », « écrire des images ». Un pari contre-intuitif, un chamboulement des registres qui conteste la division foucaldienne entre lisible et visible.

Entre analyse politique décalée, surréalisme poétique et souveraine invention graphique, Botanike Komiks nous promène dans une galaxie de récits qui mettent en forme des points de crise collectifs ou individuels. Le scénario s’étoile en météores : deux flashs sur un SDF, la catastrophe de Tchernobyl vue trente ans après, la tragédie des migrants, le corps noyé du petit Aylan/Alan Kurdi, les attentats à l’aéroport de Zaventem le 22 mars 2016, les manipulations génétiques. Le dessin et l’écriture relèvent d’une branche singulière de la botanique. Ils produisent de curieux fruits : des objets animés, des humains réifiés. La poétique des objets mise en œuvre rappelle le parti pris des choses de Francis Ponge. La ligne de démarcation entre animé et inanimé, objectif et subjectif vole en éclats. La focalisation sur des artefacts, sur des objets techniques, des regards vides, des hommes sans visage ou des corps happés par la mort, livre un récit du rapport que nous entretenons avec le monde.

Avec Éric Lambé, les prises électriques deviennent des visages à l’endroit ou à l’envers tandis que les visages des humains s’évident ou se machinisent. La séquence « Métro » nous immerge dans le monde d’un sans-abri. De son visage ne demeure qu’une face blanche percée de deux trous noirs. Le temps de ramasser un jouet de plage — l’équivalent de la petite madeleine proustienne déclenchant le mécanisme de la réminiscence — le visage regagne ses traits. Le clochard qui, adulte, se perçoit comme « un moins que rien », qui erre dans le métro aux côtés d’humains arrogants, caricaturaux, indifférents, se souvient d’un épisode de son enfance, de la phrase prononcée par son père alors qu’il plantait une rose des vents au milieu de son château de sable. « Tu seras un roi mon fils ». La promesse s’est brisée, le carrosse escompté est devenu citrouille.

Dans le récit graphique « Imbriqué », les polarités se sont inversées. Tandis que l’un des deux frères mis en scène arbore un visage géométrisé, déshumanisé, la petite table basse du salon est humanisée. Apprenant que l’individu en question veut la mettre au rebut, elle gémit, roule de grands yeux d’angoisse, verse des larmes. L’album dénonce l’obscénité d’un monde où des touristes entassés dans des avions low cost débarquent en Grèce alors que des passeurs, des trafiquants d’humains extorquent un maximum de deniers aux migrants. Des migrants qui, comme le petit Alan Kurdi âgé de trois ans, se noient dans les eaux de la Méditerranée, des migrants parqués dans le parc Maximilien.  

Cet album pointe les facteurs qui ont mené à la crise sanitaire, environnementale, sociale, politique actuelle. Catapultant Dennis Meadows, un scientifique co-auteur du rapport Meadows, l’album revient sur les signes précurseurs d’un effondrement. Des signes que nous avons choisi de négliger. En 1972, le rapport Meadows « met en avant le danger pour l’environnement planétaire de la croissance démographique et économique de l’humanité ». Depuis cinquante ans, nous  n’avons cessé d’aggraver les problèmes écologiques, sociaux, démographiques, tournant le dos aux alertes lancées par le rapport Meadows, par des penseurs, des scientifiques, des militants. « Nous avons sous-estimé l’impact de la technologie sur les rendements agricoles, nous avons aussi sous-estimé la croissance de la population ».

 L’album se termine sur une mise en fiction grinçante du meilleur des mondes possibles à l’ère de la moule qui s’ouvre en 5000 après JC. Après des mutations génétiques archaïques et intermédiaires, les humains sont assujettis à une mutation définitive qui les métamorphose en un hybride humain-moule. Il y avait « l’homme à la tête de chou » de Gainsbourg. Hommage à Marcel Broodthaers, Éric Lambé campe l’homme au corps-visage de moule. Le finale dessine le scénario de l’effondrement du système du vivant dès lors que, par ses actions (pollution, natalité folle, logique productiviste, extractiviste…), l’humain se condamne à disparaître après avoir détruit les animaux, les océans, les forêts. La dernière planche cite Jacques Méreau : « la moule et l’étoile de mer [et l’oursin] survivront probablement à l’humanité et aux animaux perfectionnés que l’homme aura entraînés avec lui dans sa perte ». Bienvenue dans l’enfer de l’ère de la moule, dans le règne des grands mutants mi-humains, mi-mollusques bivalves !

Véronique Bergen