La Morte tellement Vivante

Un coup de cœur du Carnet

Hubert ANTOINE, Les formes d’un soupir, Verticales, 2021, 272 p., 19,50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782072932250

antoine les formes dun soupirMelitza, Mexicaine gorgée de jeunesse et assoiffée d’amour, danse et cadence ses passions, ses révoltes, ses pulsions. Melitza veut, tance, réclame la vie… qui la malmène et la quitte pourtant. Ce fruit juteux aux promesses suaves et acidulées se voit transpercé d’une balle brutale, en pleine poussière d’une rue de Santa Lucía, sous les rayons d’un soleil tardif et les yeux incrédules de son père. Evo, son protecteur huichol aux iris saphir, ramasse alors son enveloppe meurtrie et s’enfuit avec elle. Cette course impérieuse paraît de prime abord étrange, mais « son rapport au monde est tout à fait particulier. Toujours en accord avec la nature, avec les saisons, avec l’équilibre, avec l’instant. Il ne fait rien qui ne soit parfaitement juste. Chacun de ses gestes est en grâce, en logique et en harmonie avec ce qui l’entoure. C’est l’être le plus magnifique qui soit ». Et le mystère se dissout en effet, dans les eaux vertes d’un étang, lorsque l’Indigène s’emplit du dernier souffle de sa soupirante, aspirée dans un mouvement aussi ferme que tendre par la Mort et le chaman. C’est de cette curieuse façon que débute Les formes d’un soupir, continuation de Danse de la vie brève qui constitue toutefois une œuvre singulière et complète en soi.

Privée de son corps, Melitza survit sous forme de conscience, car c’est bien à l’Univers qu’elle a rendu son âme, pas au Néant. Particules, ondes, nuage, souffle ou autres dématérialisations, comme vous l’entendrez, elle flotte ici et ailleurs, là et nulle part. Elle s’incarne surtout dans cette voix, emboîtée par l’esprit de son père. Ce dernier, deux ans après la disparition de son enfant chérie, est en effet convoqué à un voyage intérieur vers l’apaisement et la révélation de ce qui serait arrivé à Melitza. Le guide assurant le passage d’une réalité à l’autre prend la forme d’une mixture hallucinatoire concoctée par les mains ancestrales d’Evo, arrosée de tequila.

Il y a quelque chose d’à la fois doux et intrigant dans ce roman de Hubert Antoine. Peut-être cela tient-il de sa fluidité tranquille. On passe d’une péripétie à une contemplation, d’une évocation à une réflexion, d’un rebondissement à une interpellation, sans transition ni brusquerie pour autant. Tout coule naturellement, et emporte dans un mouvement amortissant le chaos ambiant. Peut-être est-ce dû également aux protagonistes, attachants et amusants bien que pour le moins hermétiques : tout ne s’explicite pas sous la plume d’Antoine, les connexions se tissent hors de l’écriture. Comme quand Evo rencontre pour la première fois un garçon du nom de Balam, dont la destinée s’amalgamera à la sienne dans des circonstances seulement vraisemblables dans certaines contrées : « Le petit et le géant se regardent. Ils se découvrent sans a priori. Une attention, pas d’étonnement. Juste des yeux qui font connaissance. Aucune crainte, nulle prévention, leur verticalité est absolue. Tous deux partagent le soleil d’Oaxaca rempli d’énigmes et de passé. Peut-être mettent-ils leurs cœurs au même rythme, ainsi que la houle d’un océan calme. » Si l’intrigue est portée par la présence de Melitza, elle dépasse vite le cadre des adieux mortuaires et raccroche au vivant dans ce qu’il a de plus âpre et de plus beau… Antoine signe un livre sensible dont la respiration prend la forme énigmatique de la palpitation de cœurs.

Samia Hammami