Le bien commun

Dominique COSTERMANS et Régine VANDAMME, Le bureau des secrets professionnels. Histoires vécues au travail. Tome 2, Préface d’Isabelle Ferreras, illustrations d’Allilalu, Renaissance du livre, 2021, 208 p., 20 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 9782507056964

costermans vandamme le bureau des secrets professionnels 2Lors de la parution du premier tome du Bureau des secrets professionnels, on vous avait expliqué, avec la distanciation critique nécessaire, la démarche qui avait présidée à la publication de ces « Histoires vécues au travail ». On ne va pas se répéter, le deuxième tome étant la suite annoncée du projet. Vous pouvez la relire ici. On ne va pas non plus continuer à dire on. Mais je. Car si Roland Barthes précisait, en introduction des Fragments d’un discours amoureux, « C’est donc un amoureux qui parle et qui dit : », pour cette recension : c’est un blessé du travail qui écrit. Dans le premier tome, j’étais parvenu à rester à distance de mon propre vécu – même si parfois il affleurait, et les larmes pas loin – emporté dans le tourbillon des anecdotes glissant de la facétie au drame, de la légèreté à la gravité en passant par toutes les nuances connues de celles et ceux qui ont eu un jour la (mal-)chance de travailler.

Ce deuxième tome commence de la même façon, avec la même diversité de ton et la même empathique mise en texte de Dominique Costermans et Régine Vandamme : des artistes racontent leur travail (oui, l’art demande un travail), des collègues de bureau les mesquineries, les excès et les générosités de leur pairs, parfois les tentatives d’abus sexuel de leur supérieur. Et puis vlan, arrive le chapitre sur l’entreprise, et là on n’en sortira plus, je n’en sortirai plus, de toutes les pages suintera l’idéologie cynique à l’œuvre dans les entreprises et sera mise à jour l’organisation installée pour détruire l’humanité de celles et ceux qui travaillent. Qui ne sont plus des personnes, juste des ressources dites ; des pions qu’on procédure, qu’on harcèle et qu’on exclut, le tout dans une corporate novlangue falsificatrice. Et les burn-out de se multiplier, les bore-out de faire pareil, la perte du sens de se répandre, la vie de famille ou amoureuse, par ricochet, de s’abîmer… Kafka bien sûr n’est jamais loin.   

Les dernières années, on avait installé de nouvelles procédures de verrouillage des machines. Pourtant, celles sur lesquelles nous devions intervenir étaient tellement grosses et complexes qu’il valait mieux qu’elles restent sous tension. Mais les nouvelles procédures de verrouillage prévoyaient de couper l’électricité, de couper l’air, de couper l’huile. (…) Un jour, sous les yeux de mon chef, j’ai suivi toute la procédure. À la fin de celle-ci, je lui ai demandé : « C’est bon ? » « Oui, oui, c’est très bien ! » a-t-il répondu, avant de signer mon rapport. J’ai alors pris ma clé de maintenance, j’ai ouvert l’armoire cadenassée et j’ai remis le secteur en route. « Alors ? lui ai-je demandé. Il y a des cadenas partout mais je suis capable de remettre la machine sous tension juste avec ma clef de maintenance ! C’est ridicule, non ? »
Pour bien faire, il aurait fallu aller couper l’alimentation à un niveau supérieur, ce qui dépendait d’un autre service, d’autres autorisations…
Mais il fallait suivre la procédure.

Absurdité, humiliation, performance, compétition, nouvelle gestion, réorganisation, management, gouvernance, culture du résultat… mettent à mal les êtres humains. Et pourtant les entreprises en usent et abusent – ainsi que les services sociaux et les institutions publiques. Et pourtant, nous nous accrochons, nous les travailleur.se.s. Nous voulons continuer à en faire partie. Ne pas tomber du train. Au point d’ignorer les signaux envoyés par notre corps (Un mal de gorge peut cacher un mal de cœur). D’oublier qu’en moins d’une heure tout peut être fini. Le corps lâche, la tête suit. Ou. Le licenciement devient effectif, sans précaution et parfois sans avertissement. The end. Certain.e.s ne s’en remettront pas. D’autres diront : plus jamais. Prendront la fuite, la tangente ou la planque. Les plus chanceux se réinventeront.

Il n’est pas sûr que nous ressortions le cœur léger de ce deuxième tome du Bureau des secrets professionnels. Peu importe. J’en retiens une vision humaniste réconfortante de la part des autrices et de celles et ceux qui ont partagé leurs expériences. L’espoir point de ce que pourrait être le monde du travail s’il était pensé différemment. On y œuvrerait avec la travailleuse, le travailleur et non contre elle et lui. On lui ferait confiance. Lui donnerait une place appropriée. Prévaudrait le bien commun et non les gains de quelques-un.e.s. Comme l’écrit très justement, à la fin de sa préface, la chercheuse Isabelle Ferreras :

Il importe en effet de poser le choix de faire entrer pleinement le monde du travail dans le projet démocratique. Il en va ainsi de reconnaître la qualité du citoyen, libre et égal en dignité et en droits à la personne au travail. Forts de cette reconnaissance, nos modèles organisationnels devront d’urgence d’adapter, nos organisations se démocratiser. Cela tombe bien, c’est ainsi que l’on pourra relever le défi de la motivation au travail, celui de construire de bien meilleurs équilibres entre temps de travail, vie privée et temps pour d’autres engagements, et de participer ainsi à relever le défi climatique et démocratique.

Que seulement cette parole soit entendue ; et les deux tomes de ce livre, lus, partagés, commentés, médités !

Michel Zumkir