Voyage onirique à Saint-Martin-d’Ardèche

Christine DELMOTTE-WEBER, Ceci n’est pas un rêve, Oiseaux de nuit, coll. « Rideaux rouges », 2020, 122 p., 10 €, ISBN : 978-2-931101-23-0

delmotte-weber ceci n'est pas un reveAlice, photoreporter de guerre, a besoin de s’éloigner du rythme intense de sa vie professionnelle. Après avoir découvert un échange de lettres entre les deux artistes peintres surréalistes, Leonora Carrington et Leonor Fini, elle se rend à Saint-Martin-d’Ardèche sur leurs traces. Depuis qu’elle est arrivée dans ce village, Alice rêve énormément. C’est comme si ses songes se matérialisaient, comme si des univers parallèles se manifestaient. Elle s’immisce dans la vie des deux peintres et assiste aux épisodes de 1939, lorsque Leonora, en couple avec Max Ernst, accueille Leonor et son ami Federico fuyant la capitale et la fureur nazie. Suite à un appel de sa rédactrice en chef, Alice accepte de conjuguer son repos avec un reportage sur les deux artistes. Peu à peu, le présent d’Alice se mélange au passé des deux femmes. Elle assiste à leurs conversations sans être vue. Mais parfois, un bruit, un élément témoigne de sa présence. Alice marche dans leurs pas. Elle produit des photos étranges, d’une autre texture, qui s’inspirent de la dimension poétique des deux artistes. Elle a l’impression de pouvoir enfin vraiment s’exprimer, même si sa rédactrice en chef n’est pas du même avis.

Leonor fait le portrait de Leonora. Leurs discussions sont animées. Quel est le sens de la peinture ? Elles doivent batailler dans ce cercle qui reste dominé par les hommes. La place de la femme, dans le monde de l’art, reste souvent réduite au rôle de muse. André Breton en prend pour son grade, lui qui pense détenir LA vérité. Un attachement très fort existe entre les deux femmes, plus qu’une simple amitié. Leonora et Max invitent leur ami Tristan Tzara, « le toutou de Breton » selon Leonor. Une dispute éclate. Les deux femmes se quittent fâchées. Les heures sombres de la guerre les guettent. Leonor et Federico se réfugient à Bordeaux. Leonora erre seule à Saint-Martin-d’Ardèche alors que Max Ernst est arrêté par l’armée française. Elles s’écrivent de longues lettres. Leur passé se mélange au présent d’Alice. Des mondes parallèles surgissent. Différentes réalités et époques s’entrelacent. Jusqu’où l’(en)quête d’Alice va-t-elle la mener ?

Dans Ceci n’est pas un rêve, Christine Delmotte-Weber construit brillamment son récit. Elle le truffe d’éléments surréalistes, comme ce crocodile en guise d’animal domestique en début de pièce. Ce qui fait l’essence-même du surréalisme – la toute-puissance du rêve et l’onirisme notamment – irradie tout le texte, de sa construction à son sujet. Plus le récit avance, plus les époques se confondent, plus la réalité se fait multiple. L’autrice propose d’utiliser la vidéo sur scène comme appui des différents rêves. Ce texte féministe rend hommage à ces deux figures ; les hommes sont simplement cités. La pièce, publiée aux éditions Les oiseaux de nuit, a été créée en novembre 2020, au Théâtre des Martyrs, dans une mise en scène de Christine Delmotte-Weber elle-même.

 Émilie Gäbele