Je vous écris du Goulag

Jean-Louis ROUHART, Let­tres du Goulag.  Cor­re­spon­dance de détenus dans les lieux d’incarcération et d’internement du Goulag, Ter­ri­toires de la mémoire, 2020, 301 p., 27 €, ISBN : 978–2‑930408–46‑0

rouhart lettres du goulagAvec Let­tres du Goulag, Jean-Louis Rouhart a fait paraître un ouvrage essen­tiel sur le monde du Goulag en Union sovié­tique.  Il y a quelques années, ce ger­man­iste pro­fesseur émérite à la Haute École de la Ville de Liège avait réal­isé une étude con­sacrée à la cor­re­spon­dance clan­des­tine – déjà – dans les camps nazis, essai qui avait reçu le Prix de la Fon­da­tions Auschwitz – Jacques Rozen­berg en 2011.  Il s’attaque main­tenant à la même prob­lé­ma­tique dans le monde sovié­tique.

Il s’agit d’un ouvrage sci­en­tifique, fort d’une rigueur absolue dans l’approche et le traite­ment sys­té­ma­tique du sujet et pourvu d’un impor­tant appareil de notes et d’un grand nom­bre d’annexes (glos­saires, sché­ma, dates-clés,…) de nature à intro­duire et à guider le lecteur dans la mécanique du com­plexe con­cen­tra­tionnaire sovié­tique vu sous l’angle révéla­teur de la cor­re­spon­dance entre les détenus et leurs familles.  Ô com­bi­en révéla­teur en effet, puisque « Dix ans sans droit à la cor­re­spon­dance » était la dénom­i­na­tion offi­cielle de la sen­tence telle qu’elle était trans­mise aux familles des déportés, alors qu’en réal­ité il s’agissait d’une con­damna­tion à mort le plus sou­vent déjà exé­cutée au moment de la noti­fi­ca­tion offi­cielle. 

Il fau­dra atten­dre la Per­e­stroï­ka et un arrêté du KGB, le 30 sep­tem­bre 1989, pour que l’indication exacte des dates et des raisons de la mort soit offi­cielle­ment recon­nue.  À ce seul instant, on réal­isa enfin pourquoi aucun des con­damnés à ‘Dix ans de camp de redresse­ment par le tra­vail avec pri­va­tion du droit à la cor­re­spon­dance et aux col­is’ n’avait jamais don­né signe de vie

Les let­tres des détenus con­stituent donc le cœur de l’ouvrage mais l’accent est mis sur le con­texte his­torique, sur les dif­férentes caté­gories de détenus et de cen­tre de réten­tion (camps, pris­ons, …).  Cet ouvrage ne mise pas sur l’émotion, même si leur lec­ture et le décodage his­torique et con­textuel qui en est don­né sont poignants quant au sort des pris­on­niers et ter­ri­fi­ants quant au cynisme et à la cru­auté du sys­tème con­cen­tra­tionnaire.

Il ne manque pas d’exemples où la lit­téra­ture de fic­tion fait entr­er le lecteur dans une vérité his­torique. Il n’est que de lire, pour pren­dre un exem­ple récent, Mah­moud ou la mon­tée des eaux, d’Antoine Wauters.  Par con­tre, il est des con­textes – poli­tiques, générale­ment – qui exi­gent une recherche pré­cise qui iden­ti­fie les rouages d’une sit­u­a­tion de manière à prou­ver la réal­ité de l’entreprise décrite.  Ce con­texte – de néga­tion­nisme, de recon­struc­tion de l’histoire, de refor­matage poli­tique, nous y sommes.  Dans son intro­duc­tion, l’auteur déclare, à pro­pos de son essai, que « le mérite revient à l’ONG russe de défense des droits de l’homme, la société du Mémo­r­i­al de Moscou, d’avoir con­tac­té les anci­ennes vic­times du Goulag et leurs descen­dants afin qu’ils déposent aux archives de la société leurs témoignages oraux et écrits sur les interne­ments et remet­tent la cor­re­spon­dance qui avait été échangée à ce moment entre les mem­bres de la famille.»  L’un des glos­saires nous apprend que cette société du Mémo­r­i­al a été fondée en 1988 par Andreï Sakharov à Moscou dans le but de rassem­bler les témoignages oraux et écrits des anciens pris­on­niers et dis­si­dents.  Mais depuis 2008, l’association est vic­time de per­sé­cu­tions poli­cières – con­fis­ca­tion de l’ensemble des archives numériques sur le Goulag –, de procès poli­tiques qui don­nent lieu à d’importantes amendes, …

La paru­tion de cette étude à un moment où l’histoire sovié­tique est revis­itée par le pou­voir russe[1] nous ramène à une époque où un roman comme Vie et Des­tin de Vas­sili Gross­man, achevé en 1962 et aus­sitôt con­fisqué par le KGB, ne fut finale­ment édité qu’en 1980 par les édi­tions L’Âge d’Homme en Suisse.  Il est urgent de s’informer et de con­naître la vérité his­torique.  Au livre, citoyen-ne !! 

Mar­guerite Roman


[1] Voir notam­ment “En Russie, l’historien du goulag Iouri Dmitriev con­damné à treize ans de camp à régime sévère”, Le monde, 30 sep­tem­bre 2020 ; “En Russie, l’É­tat s’oc­troie un mono­pole sur l’his­toire”, La libre Bel­gique, 10 juin 2021 ; “La per­sé­cu­tion de Iouri Dmitriev, ‘un sym­bole de la poli­tique de l’État russe à l’encontre des his­to­riens indépen­dants’ ”, La libre Bel­gique, 10 juin 2021 ; “Perm-36, la réal­ité du goulag revis­itée”, La libre Bel­gique, 10 juin 2021.