Un fantastique en quête de centre

Bacary SARR, Imag­i­naire de l’insolite et prob­lé­ma­tique iden­ti­taire dans les let­tres belges fran­coph­o­nes. Un nou­veau fan­tas­tique ?, Press­es Uni­ver­si­taires de Liège, Série « Lit­téra­tures », 2021, 140 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87562–283‑9

sarr imaginaire de l'insoliteUne énième étude sur le fan­tas­tique belge ? Le sujet n’est-il pas rebat­tu ? Et des spé­cial­istes de la car­rure d’un Baron­ian ne se sont-ils pas assez exprimés sur la ques­tion pour qu’on puisse enfin con­sid­ér­er le ter­rain comme défriché, bal­isé, con­nu ? Le spé­cial­iste en com­para­tisme dans le domaine fran­coph­o­ne Bacary Sarr anticipe cette remar­que en aver­tis­sant d’emblée que son étude ne fera inter­venir nul bes­ti­aire à cornes ou à canines et ne con­vo­quera aucun esprit à coup de table tour­nante. Se démar­quant en effet du « fan­tas­tique con­ven­tion­nel », il priv­ilégie celui « qui se fonde sur une per­cep­tion intérieure par­ti­c­ulière de la réal­ité ».

Les auteurs réu­nis dans son cor­pus sont loin des Jean Ray, Thomas Owen, Franz Hel­lens et autres « maîtres-fan­tas­tiqueurs » tra­di­tion­nelle­ment con­vo­qués quand il s’agit d’investiguer dans l’imaginaire de nos Let­tres. Sarr s’est penché sur des œuvres que l’on rat­tache a pri­ori avec moins d’évidence à la veine fan­tas­tique, signées par Pierre Mertens, Dominique Rolin, Guy Vaes, Jean Muno et Jacque­line Harp­man. Entre ces étoiles d’apparence bien éloignées se des­sine une sub­tile con­stel­la­tion, dont les traits com­muns s’appellent d’une part « bel­gi­tude » et d’autre part, « étrangeté ».

« Bel­gi­tude » car ces plumes, majeures dans notre his­to­ri­ogra­phie lit­téraire, émer­gent dans un con­texte pétri de doutes et d’interrogations quant à leur sit­u­a­tion par rap­port à l’institution lit­téraire et aux instances de légiti­ma­tion. En porte-à-faux entre les iden­tités, « périphérique », « mar­gin­al », l’écrivain fran­coph­o­ne belge de l’après-guerre part imman­quable­ment en quête de soi. Il plonge vers ses racines les moins sta­bles pour affron­ter ses angoiss­es les plus pro­fondes. Il évolue en per­pétuelle zone d’inconfort à l’égard de sa langue comme de son iden­tité cul­turelle.

L’étrangeté du monde qu’il perçoit se réver­bère dans l’intime con­science du sujet, en prenant un tour « moins spec­tac­u­laire, mais insi­dieuse­ment dis­cret ». Avant d’étudier les cas, Bacary Sarr pro­pose une relec­ture glob­ale de notre tra­di­tion lit­téraire de l’étrange, déjà bien présente à la fin du 19e siè­cle au cœur du nat­u­ral­isme et du sym­bol­isme. Le fan­tas­tique y fig­ure à la fois un point de com­mu­nion (parce qu’il fran­chit la bar­rière des gen­res pour se diluer dans toutes les œuvres de l’époque, même à très faible dose) et de rup­ture (en con­férant une col­oration « nationale » à ces deux écoles lit­téraires, il les sin­gu­larise au sein d’un espace européen où elles sont omniprésentes).

La matrice de nos let­tres sem­ble dès lors vouée à enfan­ter, selon « une implaca­ble mécanique des dou­bles », une kirielle de Janus à l’identité complex(é)e, en équili­bre entre le réel et… Et quoi, en fait ? Le sur­réal­isme ? L’irréel ? L’imaginaire ? La fic­tion ? Tout cela, et autre chose encore, qui hante sour­de­ment le « moi inhab­it­able » de nos roman­cières et romanciers.

En offrant ce nou­veau cadre de réflex­ion, Bacary Sarr ouvre des per­spec­tives mul­ti­ples. L’une d’elle est peut-être l’ébauche d’un nou­veau par­a­digme pour situer les let­tres fran­coph­o­nes de Bel­gique : les œuvres analysées (Dulle Gri­et, Rip­ple-Marks, Octo­bre long dimanche, Terre d’asile, Le bon­heur dans le crime) ne sont-elles pas emblé­ma­tiques d’une créa­tion lit­téraire davan­tage en quête de cen­tre que de sens ? Ce qui en fait alors la beauté n’est pas leur but ultime, mais le voy­age intérieur qu’elles sup­posent, fût-ce un exil.

Frédéric Sae­nen