La synapse des lettres

Alain DANTINNE, Pure cri­tique de la rai­son suivi du Petit traité de méta­physique élé­men­taire, Voix d’encre, 2022, 72 p., 17 €, ISBN : 978–2‑35128–194‑9
Gaë­tan FAUCER, L’année des d(i)eux, Lamiroy, 2022, 40 p., 4 €, ISBN : 978–2‑87595–636‑1
Serge WERREBROUCK, Le des­tin obtem­péré, Cac­tus inébran­lable édi­tions, 2022, 110 p., 10 €, ISBN : 978–2‑39049–062‑3

dantinne pure critique de la raisonPronon­cer vingt-cinq apho­rismes par jour et ajouter à cha­cun d’eux : Tout est là, iro­ni­sait Jules Renard. Voici trois ouvrages pour encour­ager à cet exer­ci­ce quo­ti­di­en. Car il s’agit bien de cela : d’une dis­ci­pline men­tale comme il en existe de physiques. C’est à se deman­der si le cerveau n’est pas un mus­cle. En tout cas, on en a tous un, ce qui fait dire à Gus­tave Lebon : L’homme pense par apho­rismes.

Nous sommes tous ego. Cer­tains plus que d’autres, renchérit Alain Dan­tinne, frap­pant ici en finesse. Sa Pure cri­tique de la rai­son (suivi du Petit traité de méta­physique élé­men­taire) fonc­tionne par thèmes majeurs réduits en sail­lies : De la reli­gion et autres baliv­ernes, De la ver­tu et autres fadais­es, Du nar­cis­sisme et autres névropathies, Du sexe et autres bagatelles, etc. Les séquences sont cour­tes, inspirées, cul­tivées et d’autant plus acerbes, effi­caces, per­ti­nents ; à pro­pos desquelles J’ai eu des mots avec mon édi­teur.

faucer l'annee des d(i)euxMots qui vire­voltent chez Gaë­tan Faucer : Ma mère vieille, c’est une mère veille. In L’année des d(i)eux, l’auteur s’en donne à cœur joie et nerfs retors. La més­es­time de soi est la gan­grène de l’âme et Cer­tains sont seule­ment un quart nés. Quelques syl­labes et un abîme de réflex­ions vous pren­nent à rédi­ger en tête ce qui précède et suit la maxime. À s’interroger intime­ment dans un jeu de l’esprit, tant léger que sérieux, car l’aphorisme, sous ses airs lap­idaires et péremp­toires, est surtout une propo­si­tion de pen­sée pra­tique et de pra­tique de la pen­sée où L’Univers est un funam­bule, car tout tient en par­fait équili­bre.

werrebrouck le destin obtempereOui, tout est là : Le bon­heur est une fac­ulté de l’âne résume a con­trario Serge Wer­re­brouck, mort en 1996, et dont Le des­tin obtem­péré est ici un sauve­tage et une révéla­tion, nous en assure l’éditeur lui trou­vant du génie. Toute sa vie, il a lu, il a appris, les langues notam­ment et il a écrit, mais jamais il ne fut pub­lié. Prob­a­ble­ment grâce et à cause de ce genre de prodi­ge : La capac­ité de nuire cor­re­spond à celle qu’on a de séduire. On ne par­lerait déjà que de let­tres et de lit­téra­ture, cette asser­tion est géniale en effet.

L’aphorisme pro­duit par cent et par mille, a et est de la vivac­ité à l’état brut. L’aphorisme est un min­erai ciselé par le lecteur. L’aphorisme est une évi­dence évi­dant le réel par de l’intelligence gra­tu­ite. L’aphorisme est un espace fusion­nant lec­ture et écri­t­ure d’un trait, d’un souf­fle. L’aphorisme, roman le plus court, cap­tive, charme, enchante et envoûte. Il active les neu­rones de l’auteur et du lecteur d’une étin­celle telle qu’il est la synapse de la lit­téra­ture.

De Karl Kraus : On ne peut dicter à une machine à écrire un apho­risme. Cela prendrait trop de temps.

Tito Dupret

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