Polyphonie du combat

Un coup de cœur du Car­net

Lucas BELVAUX, Les tour­men­tés, Alma, 2022, 352 p., 20 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑36279–608‑1

belvaux les tourmentésSol­dat, avant d’être légion­naire puis mer­ce­naire, Skender ren­tre trau­ma­tisé de toutes ces guer­res où il a tué et vu mourir. Impos­si­ble pour lui de repren­dre la vie tran­quille qu’il menait avec sa femme et ses enfants. Sa vio­lence fait peur, il doit quit­ter le domi­cile con­ju­gal. Pour aller où ? Chez sa mère, les reproches sont sans fin. La haine est trop grande.  

Sans emploi ni mai­son. Sans rai­son d’être. Sans ver­gogne. Il erre dans les bois autour de la ville jusqu’à ce que Max le retrou­ve.

Six ans qu’ils ne s’étaient plus vus, plus par­lé. Après l’Irak, leurs chemins se sont séparés. Max a refusé la survie ou la mort : l’alcool, la rue et tout ce qui va avec. Il est désor­mais au ser­vice d’une riche veuve, l’accompagne toute la journée dans ses activ­ités et pré­pare ses repas. C’est pour elle qu’il devait retrou­ver Skender. Il est l’intermédiaire, « Madame » et Skender s’entretiendront seuls, sans témoin.

Elle aime chas­s­er :

L’attente. Le souf­fle qu’on retient. Le temps qui s’étire. Les mus­cles brûlant de froid. Les sens explo­rant des dimen­sions incon­nues, péné­trant des tail­lis impéné­tra­bles, les futaies, les four­rés.
Madame a chas­sé tous les gibiers.
Sauf l’homme.

Pour elle, tuer est un jeu. Pour lui, c’est un méti­er, une façon de gag­n­er de l’argent.

Accepterait-il de mourir pour ses enfants ?

Mal­traités par la vie, proies de leur des­tin, Max, Skender et Madame livrent tour à tour leurs pro­jets et pen­sées au lecteur. La pul­sion de mort de l’un sus­cite une urgente envie de vivre chez l’autre. L’entraînement acharné de Madame la déshu­man­ise peu à peu quand la des­tinée de Skender le pousse à partager d’heureux moments avec sa femme et ses enfants.

Madame, Max, Skender, Manon, les enfants : les points de vue s’enchaînent, dévoilant pro­gres­sive­ment les moti­va­tions des per­son­nages, leur passé trou­ble et leur avenir incer­tain.

Les phras­es sont lap­idaires, par­fois com­posées d’un seul mot. Le style est tran­chant, incisif. Il dit le vrai, la vul­néra­bil­ité de l’être humain déchiré par l’angoisse et la peur. Tour­men­té.

En 2020, Lucas Bel­vaux réal­i­sait son onz­ième film, Des hommes, une adap­ta­tion du roman de Lau­rent Mau­vi­g­nier paru en 2009. Il y était ques­tion de la Guerre d’Algérie, d’hommes brisés, han­tés par des images atro­ces, détru­its à jamais. Avec Les tour­men­tés, il signe un pre­mier roman aux voix mul­ti­ples qui cri­ent en silence les trau­ma­tismes lais­sés par les guer­res et les tumultes de la vie. Des Hommes blessés, uni­verselle­ment.  

Lau­ra Delaye