André Stas ou le spadassin passe-murailles

André STAS (textes) et Benjamin MONTI (dessins), Bref caetera, Pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2022, 64 p., 15 €, ISBN : 978-2-87429-124-1
Raoul VANEIGEM (textes), André STAS (collages), Adages, Pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2022, 64 p., 15 €, ISBN : 978-2-87429-123-4

Stas monti bref caeteraOn peut rire aux larmes, et de tout, et de rien… mais pour rédiger un traité de savoir-rire, il faut dénicher l’arme et l’avoir bien en main. L’entretenir. Depuis plus de quatre décennies, André Stas, « ce chiffonnier muni de son crochet » – comme le décrivait en 1981 Scutenaire dans sa préface à une exposition de collages au Salon d’Art, chez Jean Marchetti – a toujours trouvé matière à confectionner ses flèches et couteaux, aiguisés, effilés, enduits d’un secret mélange de curare, de houblon et d’eau de Spa, pour atteindre ses cibles. Les collages de Stas, nés dans la parfaite connaissance de ses prédécesseurs surréalistes, ont acquis très vite une autonomie personnelle, que Jacques Lizène définissait comme « des enluminures libres ». À la fois absurdes, drolatiques, parfois féériques et souvent sensuelles voire sexuelles, mais sans illusions : Stas est impitoyable à l’égard de lui-même et de ses semblables. Cet homme ne s’épargne pas, pas plus que ses collages au scalpel n’épargnent le monde qui l’environne. On cite à nouveau Scutenaire : un collage de Stas, c’est « comme si une éponge morte et saturée d’une eau sale redevenait une créature marine, vivante et fraîche, encore que parfois effrayante. »

Stas passe à travers tout, en véritable passe-muraille des situations désespérées et de l’effroi : « Mon humour est noir, certes. Au moins, j’arrive encore à rire », écrit-il dans son nouveau recueil d’aphorismes, Bref caetera, que publie Marchetti, juste continuité d’une longue complicité avec La pierre d’alun. La filiation se prolonge d’ailleurs avec les dessins de Benjamin Monti, qui accompagnent d’un même esprit, passé au savon noir, les « grenailles errantes » de Stas. Car tirant javelot de tout bois, ce spadassin de l’image et des mots pratique de longue date, on le sait, l’écriture brève, incisive, lapidaire, laissant jaillir « un aphorisme propice, comme un moment peut l’être. » Avec lui, les mots s’entrainent, s’entraident, se déchaînent, se détournent les uns des autres et se rattrapent, pour mieux contrer l’adversité. Qu’elle soit météorologique (« Le réchauffement climatique serait inéluctable. Le chaud must go on »), métaphysique (« Je pense donc j’y suis, j’y reste »), littéraire (« Quand j’entends le mot surréalisme, je rêve d’une pipe »), ou situation personnelle autant qu’universelle : « Désapprendre, se déposséder, se déliter, décliner, délirer, décéder. »

L’humour, l’humeur, la gaité désabusée, le drame derrière le nez du clown. Mais l’intime ou la gravité peuvent surgir également derrière une plaisanterie d’allure potache, un calembour, une grivoiserie (« Il n’y a pas que les écureuils invertis qui aiment les glands ») – et cela même si de nos jours « la liberté d’expression est forcément mâtinée d’autocensure, écrémage du pire ». Sans cependant ériger telle ou telle maxime délictueuse en sentence définitive, car pour Stas « les aphorismes sont les amuse-gueules de la philosophie ». Au mieux, l’aphorisme n’est qu’ « un trublion, un rastaquouère », tel le Jésus-Christ du dadaïste Francis Picabia.

Adages, sentences, et formules

vaneigem stas adagesD’André Stas à Raoul Vaneigem, le saut de l’ange est vite franchi, le premier illustrant de ses collages les Adages de l’ancien « Situ », édités également à La pierre d’alun. Adage : Erasme employait déjà le terme au début du 16e siècle, rien d’étonnant donc qu’il soit repris par Vaneigem qui connaît (et choisit) ses classiques. Avec une constance sans faille, l’auteur de l’excellent Livre des plaisirs (réédité chez Espace Nord) a toujours incorporé dans ses ouvrages maximes, sentences, injonctions, liés à des réflexions et développements plus argumentés. Avec Adages, la perspective reste certes toujours libertaire et salutaire, mais face aux problématiques actuelles, elle peut apparaître comme simpliste et parfois, d’une faible inventivité formelle. L’adage chez Vaneigem rejoint alors le sens premier, étymologique du mot : une formule figée.

Décréter que « L’homo economicus est une forme involutive de l’homo sapiens » ne va hélas pas bouleverser la rhétorique ambiante. Si Vaneigem, chantre à bon droit de la jouissance de vivre, peut légitimement déclarer : « Quand la mort est un outil de propagande, vivre devient une priorité absolue » (ou, variante quelques pages plus loin, « Quand la mort est un outil de propagande, vivre est l’acte subversif par excellence ») et insister encore : « La seule façon de ne pas mourir à genoux, c’est de vivre debout », on ne peut qu’abonder dans son sens. Mais la redondance fatigue, et les charges (loin d’être injustifiées) contre le capitalisme néolibéral, l’exploitation de l’homme par l’homme, la dévastation de la planète, la mécanisation abusive, remplacée par la technologie globalisée… prennent plus souvent la forme d’un mantra répétitif que d’un éclat de pensée étincelant et subversif. L’aphorisme chez Vaneigem est essentiellement un composant (parmi d’autres) mis au service d’une exigence intellectuelle qui vire soit au slogan militant, soit au manuel de développement personnel en vente dans les grandes surfaces : « J’aspire à vivre en devenant ce que je veux être. » « Le temps de travail n’a rien commun avec le temps du désir. » Évidemment. 

Peut-être se trouve-t-on là devant un écueil qui n’a rien de gravissime, mais qui souligne indirectement le statut éminemment littéraire de l’aphorisme. Loin d’être conditionné à une fonction utilitariste et démonstrative, à un jugement sans appel, ou à un jeu facile de détournement prêtant à sourire, il tient sa puissance de feu de la fulgurance, de la violence spontanée, de la collision des mots, et de l’irrévérence qu’il met en place, au moins autant que de sa puissance d’assertion.          

Alain Delaunois

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