Voie royale sans issue

Un coup de cœur du Car­net

Mar­guerite VAN DE WIELE, Filleul du roi !, Névrosée, coll. « Femmes de Let­tres oubliées », 2023, 198 p., 16 €, ISBN : 978–2‑931048–52‑8

van de wiele filleul du roiFaire revivre des voix con­trar­iées, sor­tir de l’ombre de grandes effacées qui ont fait la lit­téra­ture, nos Let­tres, leur redonner une place dans l’histoire lit­téraire, val­oris­er le tra­vail artis­tique des femmes, excaver des pépites trop longtemps enfouies, voilà l’entreprise de la col­lec­tion « Les femmes de Let­tres oubliées » aux édi­tions Névrosée. Des réha­bil­i­ta­tions qui ne sont pas sans enjeu de légitim­ité pour les généra­tions futures, qui ren­dent vis­i­ble un héritage injuste­ment invis­i­bil­isé ; une démarche d’orpailleuse à tra­vers les ray­on­nages des Archives et Musée de la Lit­téra­ture et de la KBR. Aujourd’hui, sort de l’oubli Filleul du roi ! et son autrice, Mar­guerite Van de Wiele (1857–1941). Elle qui fut la pre­mière autrice belge à faire de l’écriture un méti­er à part entière, la pre­mière écrivaine du pays à vivre de sa plume. Deux de ses ouvrages ont déjà revu la lumière grâce à l’initiative de la même mai­son d’édition : Âme blanche (2019) et Fleurs de civil­i­sa­tion (2020).

Par­tant de cette cou­tume belge qui attribue au sep­tième fils con­sé­cu­tif d’une famille le titre de « filleul roy­al », le réc­it s’ouvre dans une « antique et bran­lante con­struc­tion, bâtie au fin fond de Molen­beek, avec d’un côté la cam­pagne, de grass­es prairies et des champs de blé ; de l’autre, les plus vilains, les plus noirs quartiers de Brux­elles pop­uleux ». Le sep­tième petit est arrivé, la famille Sancke compte une bouche de plus à nour­rir, un autre garçon pour le baes du Mey-boom, un petit qu’on célèbre à grandes rasades de gueuze-lam­bic, de mas­telles trem­pées dans des pintes et de lam­pées de rhum sur fond de Bra­bançonne. « Salut, seigneur filleul du roi ! », le man­neke sus­cite la liesse pop­u­laire, son bap­tême devient l’affaire de tous les habi­tants de Molen­beek – est-ce que le Roi vien­dra en per­son­ne bénir le petiot jusqu’aux fonds bap­tismaux ? – et il fut promis à de grandes choses : « le filleul du roi sera pro­fesseur. ». Et puisque dans ces lieux et en ces temps « [l]a parole du père avait force de loi », l’avenir vint à se dessin­er.

Ce roman social, édité pour la pre­mière fois en 1884, nous offre une sorte de comédie humaine, une his­toire de mœurs, miroir de la société con­tem­po­raine ou, plus pré­cisé­ment, d’une famille, les Sancke, en mon­trant le des­tin irrévo­ca­ble de ceux qui la com­posent, tant le milieu et l’hérédité jouent sur les êtres.

Un texte nar­ratif qui réus­sit à évo­quer poé­tique­ment le quo­ti­di­en en con­férant à ses descrip­tions analogiques la sim­plic­ité d’une évi­dence, une rhé­torique ori­en­tée vers l’effet de réel, des pas­sages descrip­tifs savam­ment dosés qui regor­gent de com­para­isons et métaphores, de l’imagé qui rend la plus grande sub­til­ité de nuances.

Un réc­it qui puise sa moelle dans le peu­ple, ses us et cou­tumes, ses préoc­cu­pa­tions, ses aspi­ra­tions et ses rêves impos­si­bles. L’usage du style indi­rect libre intè­gre la voix des per­son­nages pop­u­laires à la parole de l’autrice, une pro­mo­tion de la parole qui fait enten­dre les voix trop faibles encore du monde mod­erne. Un roman d’apprentissage à l’écriture flu­ide, ciselée, qui pointe l’élément humain, les êtres par leur milieu et campe des per­son­nages avec une puis­sance évo­ca­trice indé­ni­able et ce, même pour les actants sec­ondaires :

Et Mme Viane qui, orphe­line, veuve et mère de pêcheurs tués par la tem­pête, gar­dait une inex­orable ran­cune à l’Océan, un sen­ti­ment com­plexe fait d’invincible amour et de douleur farouche, assez sem­blable à la reli­gion fer­vente des idol­âtres pour le dieu qui exige les sac­ri­fices humains et qu’ils red­outent et adorent à la fois, Mme Viane qui avait emporté son Zooke vail­lam­ment, sans tourn­er la tête, en défi­ant la mer de le lui pren­dre, celui-là, sen­tant sour­dre déjà et mon­ter au cerveau du jeune homme un désir fou, une attrac­tion irré­sistible, la nos­tal­gie des Côtes, un besoin du pays natal, le cri suprême de la patrie qui appelle, Mme Viane tri­om­phait avec ses dîn­ers du ven­dre­di où, dans l’odeur de goudron des quais, au milieu des gros câbles que Bol­sius accrochait aux solives ou lais­sait enroulés dans les coins, les voix de tous ces garçons du Nord son­nant brèves et rudes, en décharges de mots aigus et de rires graves, mon­tait le sou­venir affaib­li et loin­tain de la patrie retrou­vée, d’une petite, bien petite plage du lit­toral fla­mand tombée dans le brouha­ha d’une ville cos­mopo­lite.

Pas de sub­ver­sif dans cette fresque du temps,  un réc­it qui dit, sans idéal­isme ni com­pro­mis, les êtres pris dans une époque et leur con­di­tion : « La mis­ère pousse à la fierté la plus superbe ou à la déchéance la plus com­plète : il n’y a pas de milieu ». De ce café du bord de Senne, l’on voit la for­tune des hum­bles, les vies portées à bout de bras et les charges payées à coups d’aiguille, la fas­ci­na­tion d’alors pour l’érudition, l’impossible place du sen­si­ble face à l’opiniâtreté de l’existence. Un tableau pit­toresque de la cap­i­tale belge d’un passé révolu, une pein­ture sociale qui rap­pelle celle de con­tem­po­rains que l’histoire lit­téraire a décidé de con­sacr­er.

Ses yeux se fix­aient droit devant lui, s’arrêtaient dans la direc­tion de l’église du Béguinage, loin, entre la val­lée de la Senne et le tracé du boule­vard Léopold II : là était Molen­beek ; c’est de là qu’il était par­ti ! Et, en suiv­ant la route par­cou­rue déjà, en allant de ce point bas et enfon­cé où était le Mei-boom, jusqu’à la place du Grand-Hos­pice où était l’Athénée, jusqu’à Vas­co de Gama, jusqu’à la tour des Jésuites, qui mar­quait le cœur de la cité, le quarti­er de l’École Nor­male, il avait une impres­sion d’orgueil ; il se sen­tait récon­forté et raf­fer­mi. « Il en avait fait du chemin, depuis qua­tre ans, dans cette ville si grande ! » Le soleil mon­tait pen­dant sa con­tem­pla­tion, enflam­mant les flèch­es, les clochers, les toits des maisons, les dômes des anciens mon­u­ments. Il avait un sourire de dédain, un geste large, comme s’il eût voulu étrein­dre, d’un seul embrasse­ment, cette ville si grande et qui se réveil­lait à ses pieds dans un lit d’or.

Des échos de cet « à nous deux main­tenant ! », des traits du grand réal­isme et un élan nat­u­ral­iste résol­u­ment mar­qués. Aux pro­pos de Zola qui affir­mait que le mou­ve­ment nat­u­ral­iste rendrait « un peu de sa car­rure vir­ile à notre langue, si tra­vail­lée et si émas­culée »[1], l’œuvre de Mar­guerite Van de Wiele aurait créé du fils à retor­dre – voire des filles à retor­dre – tant il n’est point ques­tion « d’histoires de bonnes femmes » [2]. Pour sûr, ce Filleul du roi ! mérite sa place auprès des grands et des grandes du pat­ri­moine !

Sarah Bearelle


[1] Zola, Doc­u­ments littéraires, in Œuvres complètes, Cer­cle du livre précieux, 1966–1970, t. XII, p. 492.
[2] Zola qual­i­fi­ait de la sorte les écrits de George Sand, perçus comme « idéal­istes », Ibid., p. 407.