Un captif heureux

Un coup de cœur du Car­net

Marc PIRLETUne voca­tion, Mur­mure des soirs, 2023, 152 p., 19 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑931235–02‑7

pirlet une vocationC’est de mélan­col­ie et dans le même mou­ve­ment,  d’une fer­vente pas­sion que se nour­rit le dernier roman de Marc Pir­let, Une voca­tion. Marc Pir­let est né à Liège en 1961. Après de nom­breuses années con­sacrées au voy­age, il s’est réin­stal­lé dans sa ville natale. En presque quinze ans, il vient de pub­li­er son huitième livre : des réc­its, des romans, des livres tou­jours mar­qués par une extrême atten­tion aux tra­jec­toires des per­son­nages, et qui se lisent aus­si comme des témoignages non « sur » l’époque mais issus des femmes et des hommes de notre his­toire. Mal­gré la réti­cence de l’auteur à dévelop­per des fic­tions de rebonds et de mys­tères, il existe dans l’écriture de Marc Pir­let une puis­sance et une intim­ité de ton qui en font déjà un auteur qui compte dans le paysage lit­téraire. Témoins, entre autres, ces prix réguliers dont son œuvre est couron­née. Salu­ons ici aus­si la fidél­ité des Édi­tions Mur­mure des soirs qui l’ont révélé en 2009.

Le roman com­mence par une ren­con­tre ami­cale où cha­cun est invité à évo­quer les per­son­nages les plus mar­quants de leur vie. Le nar­ra­teur n’est pas du monde de ceux qui savent occu­per la scène de la parole… Il évoque alors timide­ment un cer­tain François, qui dit-il, a été une ren­con­tre fon­da­men­tale.

François, libraire et bouquin­iste à Liège dans les années 1970, que les Lié­geois de cette époque recon­naîtront… Il règne silen­cieuse­ment et dis­crète­ment sur un vaste empire de livres et pouss­er cette porte des mys­tères est chose presqu’impossible pour le jeune nar­ra­teur… Jusqu’au jour où… il  décou­vre en vit­rine un cof­fret rece­lant vingt vol­umes de Georges Simenon. Vingt vol­umes ! Et il appren­dra de François que ce sont des œuvres des années cinquante, « sa meilleure péri­ode », ajoutera le libraire.
La foudre est tombée sur lui,  il est fasciné, déjà cap­tif, il entre et achète les livres avec ses petites économies… C’est le début d’une intense et émou­vante rela­tion entre entre lui et François. 

Les bib­lio­thèques, les librairies, les bouquiner­ies (qui dis­parais­sent rem­placées par des marchés aux livres d’occasion) sont des lieux qui ont mis des siè­cles à con­stru­ire leur fon­da­tion dans nom­bre de civil­i­sa­tions. Le livre a le don et la grâce même de nous ren­voy­er à la sig­ni­fi­ca­tion secrète de la vie et des agi­ta­tions du monde.

Ce réc­it romanesque est con­stru­it sous la forme d’un dip­tyque. La pre­mière par­tie nous emmène dans la vie du nar­ra­teur et de tout ce qui a été révélé chez lui grâce à la ren­con­tre avec François. Ces livres, ses lec­tures sont des formes de trans­ac­tions ou de médi­a­tions que la vie et la lit­téra­ture entre­ti­en­nent. Le nar­ra­teur le perçoit vite et il l’apprendra chaque jour un peu plus pas­sion­né­ment. Il est jeune et pour­tant déjà se vit comme une sorte de cap­tif heureux.

Le réc­it se déroule dans cette part heureuse que toute vie peut recel­er un jour et puis tout bas­cule, dans la deux­ième par­tie nous entrons dans le monde de François et Marc Pir­let sait dénouer les fils d’une vie qui fut tout entière mar­quée par une enfance dif­fi­cile suite à la dis­pari­tion de la mère, les rela­tions par­fois con­flictuelles avec le père et la mort de celui-ci.
La lit­téra­ture lui servi­ra d’ex­u­toire de répa­ra­tion. Somme toute, cette his­toire, si partagée par tant et tant d’individus, est une des fig­ures récur­rentes de nom­bre de lec­tri­ces et de lecteurs…

Une voca­tion se révèle être un livre trou­blant, une sorte d’incantation, joyeuse pour l’un et dés­espérée pour l’autre, à la lit­téra­ture et à ces étranges et incan­des­cents objets que sont les livres.

Daniel Simon

Plus d’information