Un coup de cœur du Carnet
Victoire DE CHANGY, Immensità, Cambourakis, coll. « Cambourakis Tex », 2024, 100 p., 15 €, ISBN : 9782366248630
Plus lumineux et clair que le violet dans la gamme duquel il se décline, le mauve, équilibrant l’ardeur rouge et la sérénité bleue, symbolise dans le monde ésotérique la transformation spirituelle, l’intuition et la sagesse, la créativité et l’imagination. Élégante vivace estivale, la mauve, son homonyme féminin, parsème les sols de bouquets joyeux quand, en breuvages infusés, elle ne tapisse pas de douceur les gorges irritées et d’apaisement les digestions compliquées. Mauve, c’est le prénom que porte l’héroïne de Victoire de Changy, comme s’il avait été pensé lettre par lettre en attente de son âme. C’est sa mère synesthète qui a braillé ce nom à sa naissance, et il lui va comme un gant, à elle, la fille de la flamboyante Anna et des tranquille papa et solide pépa, elle qui navigue entre ces chromatiques froides et chaudes teintant sa personnalité. Velouté extérieur du mauve, robustesse intérieure de la mauve. Continuer la lecture

À l’occasion de l’exposition MONDES imPARFAITS. Autour des cités obscures paraît l’ouvrage éponyme interrogeant la question de l’utopie et de la dystopie. Illustré de dessins rares de François Schuiten, de nombreux documents, d’un long entretien entre Marc Atallah, Schuiten et Peeters, de textes de François Rosset et Marc Atallah, le livre questionne la naissance, la genèse de l’utopie (de Thomas More, Francis Bacon à Campanella, Cyrano de Bergerac, Marivaux…, sans oublier les précurseurs, Platon, Lucien de Samosate…), l’avènement de la dystopie avec Zamiatine, Huxley, Orwell et la présence d’un schème utopique/dystopique dans les Cités obscures. Projet de société idéale, planification d’un bonheur collectif, l’utopie témoigne en son étymologie de l’oscillation qui porte sa visée d’une cité parfaite : elle est à la fois « u‑topos », « d’aucun lieu », et « eu-topos », « un lieu bon », prisonnière de l’imaginaire et rêve promis à sa réalisation.
C’est énoncer un lieu commun que de dire que les technologies évoluent vite, imposent en quelques années leur usage comme une évidence de toujours, nous entraînant dans une danse qui donne le tournis. Au point que l’on doive parler de fracture numérique touchant ceux qui ont manqué une étape ! Et surtout de nous faire oublier comment était le monde d’avant, de faire passer dans l’ombre le chemin par lequel elles sont nées et surtout les choix ou non-choix qui leur ont permis de s’implanter dans notre vie.
Nulle trace de lui dans le fort volume Littératures belges de langue française signé Berg et Halen ni dans l’histoire collective de la littérature belge francophone parue chez Fayard en 2003. À peine une maigre notice dans le Dictionnaire des œuvres de Frickx et Trousson, et encore, rendue inaccessible par une erreur d’indexation… L’absence d’Albert t’Serstevens (1886–1974) dans les ouvrages de références est douloureuse, surtout à qui vient d’achever, éberlué, Un apostolat et cherche à en connaître davantage sur son auteur. Alors, autant retourner aux fondamentaux et le dénicher chez Camille Hanlet, où lui est accordée, dans l’introduction des Écrivains belges 1800–1946, une mention unique, mais qui permet peut-être de comprendre pourquoi cet écrivain nous aura échappé : « […] nous laissons volontairement de côté certains auteurs, Belges de naissance et d’éducation, mais devenus Français par l’habitat, qui semblent avoir de parti pris renié toute attache littéraire avec leur patrie et dont les œuvres, tellement imprégnées de l’esprit français, ne conservent plus rien de spécifiquement belge. C’est cependant encore un honneur pour la littérature belge d’avoir donné ces écrivains à la France, qui a été fière de les adopter et de consacrer leur talent. » Hanlet range, parmi ces fils prodigues jamais revenus, J.-H. Rosny, le dramaturge Henry Kistemaekers et un certain… Albert t’Serstevens.
Il n’est pas anodin que Susto s’ouvre sur une citation d’Alberto Manguel affirmant la puissance de l’imagination. Un jour, l’auteur argentin lira le roman de luvan, parce que les livres ont leur destin, et augmentera la prochaine édition de son indispensable Dictionnaire des lieux imaginaires. 
Invité à écrire une Vie de saint pour une collection qui fera long feu, faute de moyens, Daniel Charneux, qui avait répondu positivement à cette sollicitation, a continué le travail de recherche qu’il avait déjà amorcé et pour lequel il s’était pris d‘un grand intérêt. Il se cherchera dès lors un autre éditeur. Ce sera, selon son mot, la « biofiction » du saint de son choix, Thomas More, ami d’Erasme, grand chancelier d’Angleterre sous Henri VIII, décapité sur l’ordre de son roi pour avoir refusé de reconnaître son autorité religieuse anti-papale, et ensuite canonisé au sein de l’église catholique. Pourquoi avoir choisi ce personnage, inattendu à côté des vies de saints qu’il a pu déchiffrer lors de ses études de philologie romane, quand prévalaient encore les lettres médiévales ? Daniel Charneux s’en explique en toute simplicité : c’est une série de petits incidents survenus dans son enfance qui le lient à cette figure étonnante, fût-ce, par exemple, la rencontre de son nom, de deux de ses portraits et de sa notice dans son premier dictionnaire Larousse. Le tout lié au souvenir de son père, de l’école, et de ce moment de la découverte du monde. 