La fête à JP !

COLLECTIF, TXT fête Ver­heggen, Lurlure, 2024, 123 p., ISBN : 9791095997634

TXT fete verheggenLa revue TXT est une his­toire de com­pagnon­nage. Fondée à Rennes par Chris­t­ian Pri­gent et Jean-Luc Stein­metz, TXT con­stitue sans nul doute une aven­ture sin­gulière dans le paysage lit­téraire fran­coph­o­ne. Dans le pro­longe­ment de Tel Quel fondée quelques années plus tôt par Sollers, TXT revendique son car­ac­tère d’avant-garde et un souci de réu­nir des indi­vid­u­al­ités mul­ti­ples. Impreg­née mal­gré elle par les reven­di­ca­tions poli­tiques de l’époque, TXT va priv­ilégi­er avant tout les inno­va­tions presque exclu­sive­ment dans le champ poé­tique. La pat­te de notre regret­té poète « nobelge » Jean-Pierre Ver­heggen appa­rait dès le pre­mier cahi­er paru à l’hiver 1969 aux côtés des fon­da­teurs et d’un cer­tain Allen Gins­berg.

Con­tri­bu­tion de Jean-Pierre Ver­heggen au n°2 de TXT

Sa con­tri­bu­tion au sec­ond, avec un texte plus qu’énigmatique inti­t­ulé Elle numéro 1252 du 15 décem­bre 1969, per­met déjà de visu­alis­er l’explosion lan­gag­ière que dyna­mite l’écriture ver­hegge­ni­enne.  Ver­heggen écrira dans pra­tique­ment cha­cune des 31 livraisons parues entre 1969 et 1993. Il sera égale­ment à la base de la renais­sance de la revue en 2018. Il était dès lors évi­dent de décou­vrir ce numéro hors-série, hom­mage au « grand mitraque­ur » qu’il fut et mem­bre de TXT depuis le début. Le som­maire nous per­met de met­tre un nom sur ses com­pagnons de route, Pri­gent bien sûr dont il appré­ci­ait tout par­ti­c­ulière­ment la fic­tion Une phrase pour ma mère (1996), Clé­mens, Bouti­bonnes, Castel­lani par­mi bien d’autres. Son acolyte sur scène aus­si, Jacques Bon­naf­fé qui écrit : « de Ver­heggen on aimait la présence belliqueuse affectueuse, cette allure de gros rongeur com­pul­sif décor­ti­quant ses bil­lets, ses babils et ses frasques », revenant notam­ment sur leur grand numéro de duet­tistes, L’oral et har­di, spec­ta­cle qu’ils jouèrent maintes fois et dans lequel l’improvisation avait aus­si son mot à dire.

Tous recon­nais­sent l’alacrité du poète, son human­ité, sa capac­ité à rire de tout, de tous et de lui-même en par­ti­c­uli­er. Les sou­venirs et les anec­dotes se suc­cè­dent pour dire ses obses­sions, ses angoiss­es, ses éclats lan­gagiers. Pierre Le Pil­louër se sou­vient notam­ment : « une anec­dote mon­tre à quel point il pou­vait être tolérant (et pourquoi) vis-à-vis de ses détracteurs, je la tiens de lui : au pre­mier rang de ceux qui ne recon­nais­saient pas la valeur de sa poésie, sa mère ! Elle détes­tait telle­ment ses livres que le jour où, dans son Ehpad, elle a enten­du le médecin dire la grande admi­ra­tion qu’il avait pour son poète de fils, elle a demandé à être désor­mais suiv­ie par l’un de ses con­frères. Cela fai­sait beau­coup rire Jean-Pierre ! Jamais d’amertume chez lui, tou­jours un grand éclat de rire salu­taire. »

Les témoignages revi­en­nent sur l’humour à toute épreuve, sur l’extraordinaire forge lan­gag­ière qui car­ac­térise l’écriture de Ver­heggen. Une fab­rique poé­tique qui tur­bine à pleins poumons puisque c’est par tous les pores de son corps-porc, de son cor­porel (de sons cor­porels) que Jean-Pierre s’est illus­tré.

Et si, chez Ver­heggen, les corps sont défig­urés, c’est bien pour les sor­tir de la fig­u­ra­tion. La logique dépasse la sim­ple ana­gramme : c’est parce que le corps est porc que la représen­ta­tion du cochon est cen­trale dans son œuvre. 

Ce qui fait égale­ment l’unanimité et revient le plus sou­vent, c’est sans aucun doute l’inlassable inven­tion lex­i­cale du poète, cette force fasci­nante dont il était pourvu quand il jouait sur les reg­istres de langue, mêlant aux références maitrisées les néol­o­gismes, les patois ou les vocab­u­laires les plus tech­niques.

Le per­son­nage prin­ci­pal des livres de JPV, c’est bien cette langue agitée, fouis­seuse, hyper-riche à volon­té, qui con­tin­ue à emporter le lecteur dans un rire franc où étran­gle, quand on s’y attend le moins, l’angoisse d’être un corps tou­jours vivant, oui ! – mais pour com­bi­en de temps ? 

Mais Ver­heggen n’était pas seule­ment ce poète rigo­lo. La méth­ode Ver­heggen aura su s’adapter au moment du départ de l’être cher, en témoigne le superbe  texte Gisel­la, sor­ti en 2004, au moment du décès de sa com­pagne ital­i­enne.

On lira donc avec beau­coup de plaisir ces hom­mages sincères et attachants dis­ant l’amitié, des sou­venirs de com­pagnons qui nous rap­pel­lent le per­son­nage qu’il fut et que j’ai eu la chance de crois­er quelque­fois.

JP, cette fois, a vrai­ment tiré sa révérence. Mais, qu’on se ras­sure ; il reste l’irrévérence tru­cu­lente et salu­taire des mots de notre JP nation­al. Alors, pour lui, avec lui, trin­quons ! Cham­pagne !

Rony Demae­se­neer

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